Cher omnivore

This post is also available in: enEnglish

Les vegans sont des gens comme les autres, or les gens aiment comprendre et veulent être compris. Voici un petit texte traitant de ce que les vegans pensent et ressentent, dans l’espoir que cela contribue à expliquer et à clarifier les choses.

Cher omnivore,

Nous, vegans (je devrais en fait parler pour moi), vous tapons très certainement sur les nerfs par moments. Nous vous embêtons avec nos sermons, nous ne voulons pas toujours manger ce que vous nous servez, nous sommes assez difficiles lorsque nous allons ensemble au restaurant, nous prenons du temps pour lire les étiquettes, nous pouvons réagir de manière socialement inappropriée à certaines occasions et il peut même nous arriver de vous faire culpabiliser.
Sachez, cher omnivore, qu’être vegan dans un monde de carnivore n’est pas toujours simple, et permettez-moi de vous donner un petit aperçu de ce qui se passe dans le cerveau de ne serait-ce qu’un vegan.

Quand je dis que la vie d’un vegan n’est pas toujours facile, je ne parle pas des milliers de fois où nous devons répondre aux mêmes questions  (« mais qu’est-ce que tu manges du coup ? », « où trouves-tu tes protéines ? »…). Je ne parle pas non plus du fait de devoir lire les étiquettes ou du personnel des restaurants qui ne savent pas ce que nous mangeons ou ne mangeons pas. Non, je considère tout ça comme un des plaisirs d’être vegan, en quelque sorte.

Je parle de quelque chose de complètement différent. Il s’agit de quelque chose que je ne peux pas exprimer facilement. Un mélange d’impuissance et d’incompréhension. L’impuissance devant tant d’animaux qui souffrent, et l’incompréhension et l’étonnement quant au fait que cette souffrance n’est pas abordée, éradiquée, ou même perçue de cette manière.

Vous me direz que ces frustrations ne sont pas le monopole des vegans, et c’est sans doute vrai. Néanmoins, ce domaine est différent des autres. En ce qui concerne le problème de la souffrance interminable des animaux par l’homme, il existe une solution tout à fait viable : elle impliquerait simplement que, tous, nous commencions à manger de délicieux plats végétaux plutôt que des animaux morts. Quand on la considère à l’échelle mondiale, à l’échelle de l’humanité toute entière, cette solution ne semble pas très réaliste, au moins à court terme. Mais à un niveau individuel, il est en théorie possible à tout le monde de participer.

Et puis vous commencez (en tant que vegan, j’entends) à réfléchir et à ruminer. Vous réalisez que même si la solution est simple, il se trouve qu’elle n’est pas mise en place, et que les gens ne participent pas : ils continuent à manger de la viande. Et vous vous demandez pourquoi. Vous vous demandez si vous voyez des choses qui n’existent pas. Vous vous demandez si vous êtes hypersensible ou laissez trop parler vos émotions. Vous envisagez d’autres hypothèses : êtes-vous un extraterrestre ? Êtes-vous carrément cinglé ? Vous vous dites que cela ne peut pas être aussi terrible que cela en a l’air, qu’il doit y avoir une certaine justice derrière tout ça. Le karma, peut-être. Mais cela ne vous convainc pas. Et vous essayez à nouveau de comprendre ce que vous n’aimez pas, et si c’est aussi horrible que vous le pensez. Et, toujours, vous en arrivez à la même conclusion : oui, ce qui arrive *est* horrible. Soixante milliards d’animaux par an, qui sont contraints de mener une vie affreusement courte, parce que nous, humains, trouvons que leur viande a bon goût. C’est, en fait, aussi simple que cela.

Et vous vous demandez pourquoi cela ne cesse pas, et par conséquent ce que vous pouvez faire pour que cela cesse. Vous essayez de nouvelles choses ici et là, mais cela ne suffit pas ; et vous voyez le changement, mais il est très lent. Et par-dessus tout, vous avez l’impression qu’il n’y a aucun moyen d’expliquer cette horreur aux gens qui ne la voient pas. Vous ne pouvez même pas leur montrer des images ou des vidéos parce qu’ils ne veulent pas les regarder. Ils vous disent que toutes les choses dont vous leur parlez sont simplement des exceptions et qu’en fin de compte, tout n’est pas si terrible. Et vous êtes vu comme si vous aviez adhéré à une nouvelle religion, ou comme si vous aviez simplement fait un autre choix qu’eux. Et vous tentez d’expliquer que cela n’est *pas* simplement une question de goût ou de préférences personnelles. Que manger de la viande ou ne pas en manger, ce n’est pas comparable à peindre le salon en jaune ou en vert. Parce que, à présent, vous êtes convaincu que ne pas manger d’animaux est non seulement faire preuve de compassion, mais aussi de raison. Comment peut-il être si difficile, vous dites-vous, de comprendre qu’il faut éviter d’infliger de la souffrance et de tuer quand nous pouvons facilement l’éviter ? Mais les autres ne comprennent pas, et vous essayez donc par tous les moyens de l’expliquer. Vous faites appel à la philosophie morale, aux arguments relatifs à l’environnement et à la santé, vous cuisinez et faites goûter aux gens, et vous espérez que petit à petit, tout cela produit un certain effet.

Et vous voyez que tout ce qu’il y a à comprendre et à ressentir est déjà là, chez la plupart des gens. Vous voyez bien que la plupart des gens aiment leur chat ou leur chien, vous voyez qu’ils ne peuvent vraiment pas supporter la cruauté envers les animaux. De la même façon, ils ne sont plus convaincus qu’il faut manger des animaux pour être en bonne santé. Et pourtant, ils vous disent en permanence que ce que vous racontez n’est pas tout à fait vrai, que c’est incohérent, que ce n’est pas réalisable, que c’est naïf, ou que ce n’est pas important par rapport à toute la souffrance humaine dans le monde.

Et, dans tout ce processus de réflexion, de parole et de discussion, vous devez sans cesse veiller à ne pas paraître arrogant. Le péché mortel, ici, est de faire comme si l’on était meilleur que les autres, un moraliste qui dit aux autres ce qu’ils doivent faire. Vous devez faire attention à ne pas condamner les autres pour ce qu’ils mangent, ce qui est très difficile parce que les autres considèrent déjà très souvent que notre simple présence, en tant que vegan, les condamne. Et vous devez veiller à ne pas apparaître comme quelqu’un de haineux, parce qu’en réalité vous ne haïssez pas (bien que parfois, à l’instar de n’importe quel autre être humain, vous deveniez un peu plus agressif, intolérant ou prompt à critiquer les autres). Simplement, vous n’arrivez pas à comprendre, bien que vous essayiez vraiment. Et bien sûr, vous devez prendre garde à paraître en pleine forme tout le temps, et à ne jamais être malade, parce que ce serait la faute de votre régime alimentaire.

Heureusement, cher omnivore, notre esprit n’est pas fait que de déprime et de morosité, et certaines choses rendent la vie un peu plus simple. Contrairement à ce que vous pouvez penser, nous apprécions la vie et ce que nous mangeons ; nombre d’entre nous avons découvert les joies de la cuisine et de la nourriture après avoir dit adieu à la viande et au poisson. Et clairement, nous voyons que les choses changent autour de nous, de plus en plus vite. Et dans notre environnement immédiat, ainsi que dans le monde entier, il y a des gens qui ressentent la même chose et combattent pour la même cause. Si nous sommes fous, nous ne sommes en tout cas pas seuls. Nous aspirons ensemble à une autre société.

Personnellement, ce qui m’aide le plus est de prendre conscience, encore et toujours, que je continuais à manger des animaux longtemps après m’être rendu compte que je ne devais pas le faire. En un sens, je suis reconnaissant de cela. Et je suis reconnaissant des sensations que je peux éprouver, fussent-elles contraignantes parfois, et de ma vulnérabilité.

Tout cela, cher omnivore est, de manière très simplifiée, ce qui se passe tous les jours dans mon cerveau. Peut-être qu’en étant clair les uns envers les autres dans ce que nous ressentons, nous pouvons trouver des choses qui nous rassemblent, arrêter de parler en termes de « moi vs. vous », et commencer à nous comprendre mieux.

Et on dit que comprendre, c’est aimer.

Merci de m’avoir lu.

P.S : la souffrance animale n’est pas la seule motivation menant à l’arrêt des produits d’origine animale. Comprenez qu’il y a de nombreuses différences parmi les vegans.

Également publié ici : http://blog.animaveg.be/2016/11/02/vegan-strategist-cher-omnivore/.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *