Presseriez-vous le bouton pour faire disparaître l’humanité ?

Attention : ce billet contient des idées que certaines personnes pourraient trouver insolemment optimistes, ainsi que des idéaux à long terme que certaines peuvent trouver ridicules. Veuillez mettre votre esprit en mode « ouvert » avant d’aller plus loin 🙂

Je lis souvent des personnes qui chérissent l‘idée de faire disparaître l’humanité en raison de la souffrance que notre espèce inflige à ses membres, aux autres êtres sentients et à la planète. Je vous propose cette expérience de pensée : si vous pouviez faire disparaître l’humanité (sans douleur) en appuyant sur un bouton, appuieriez-vous sur celui-ci ? Ou, en remodelant légèrement l’expérience pour que vous puissiez faire abstraction de votre propre responsabilité : empêcheriez-vous quelqu’un d’autre d’appuyer sur le bouton ?

Dans le mouvement animaliste/végane, l’extinction humaine semble trouver davantage de support que dans la population générale (de ce que j’en perçois). On pouvait s’y attendre. Les gens deviennent militants animalistes et/ou véganes parce qu’ils ont découvert les souffrances horribles que les humains infligent aux animaux, pour la nourriture, les vêtements, la recherche ou les loisirs. Il est tentant de penser que la planète serait un endroit plus agréable sans Homo sapiens. Et comme selon notre expérience de pensée, aucun humain ne souffrirait vraiment (ce ne serait que la question d’un instant, et il n’y aurait aucun humain pour déplorer la nouvelle situation), nous pourrions nous dire : où serait le mal ?

Maintenant, du point de vue du domaine notoirement délicat de l’éthique des populations, il y a beaucoup d’autres choses à en dire. Outre les conséquences pour les autres espèces et l’environnement, on pourrait se demander si l’univers serait globalement pire ou meilleur sans les humains. S’il y a, en moyenne, davantage de valeur positive que négative dans la vie humaine, le résultat serait plutôt négatif. Mais s’il y a davantage de souffrance que de bonheur, ce serait plutôt une bonne chose. Nous pourrions aussi penser à la valeur des personnes qui naîtraient dans le futur. Elles ne verraient évidemment pas le jour si l’humanité s’éteignait. Je n’irai pas plus loin sur ce terrain miné, d’une part parce que je n’ai pas d’opinions fermes sur ces questions, mais aussi parce que j’ai du mal à y voir clair, et surtout parce que je veux aborder d’autres aspects du problème.

Voici les raisons pour lesquelles je n’appuierais pas sur le bouton :

  1. Les humains peuvent faire beaucoup de dégâts, mais ils sont aussi remarquables.
    Nous connaissons tous les horreurs que nous causons dans le monde : à d’autres personnes et chaque année à 65 milliards d’animaux d’élevage (sans compter les poissons). Nous foutons en l’air notre environnement et utilisons beaucoup de ressources naturelles limitées. Il serait inutile de faire une longue et déprimante liste ici. Cependant, nous pouvons aussi voir tout le bien que nous faisons. Jamais dans l’histoire de notre planète – et pour ce qu’on en sait, de l’univers – une espèce n’a investi autant de temps à aider les autres. Pensez aux millions de personnes actives dans le secteur associatif. Pensez à celles qui essaient d’aider les plus faibles et les plus pauvres. Pensez à toutes les belles choses qu’on fait. Si on pense ainsi à Homo sapiens, il devient plutôt problématique et injuste de la traiter d’espèce dégénérée capable uniquement de faire du mal.
  2. Les humains ont encore beaucoup de potentiel d’amélioration.
    À bien des égards, notre histoire ne fait que commencer. Il y a quelque temps, nous n’étions que des singes arboricoles. Nous n’avons développé la culture, l’apprentissage et l’éducation que récemment. Ce n’est que récemment que nous sommes parvenus (du moins dans les pays riches) à créer des environnements confortables où nous n’avons plus à nous soucier de la nourriture et du logement, de sorte que nous puissions passer plus de temps sur d’autres choses. La violence est en déclin et cette époque est, contrairement à ce dont certains ont l’intuition, l’ère la plus pacifique de l’histoire (lire La Part d’ange en nous de Steven Pinker). Nous élargissons continuellement notre cercle moral. Dans le futur, nous travaillerons probablement moins et consacrerons probablement encore plus de temps à changer les choses pour nous-mêmes et pour les autres. Nous pouvons même espérer (du moins si l’on est techno-optimistes) que des progrès technologiques futurs puissent nous aider à avoir un impact positif énorme sur notre condition et celle de notre planète.
  3. En continuant sur ce chemin, les humains pourraient être en mesure d’aider les autres espèces

  4. Dans l’avenir, étant donné l’élévation de notre morale et les améliorations technologiques attendues, l’impact que nous avons sur d’autres espèces pourrait devenir positif. La plus grande source de souffrance pour les animaux est sans doute la nature/leurs conditions naturelles. Les animaux meurent par milliards à cause de la faim, de la maladie, du parasitisme, du climat, de la prédation (voir mon article La souffrance des animaux sauvages : une vérité qui dérange beaucoup). Peut-être qu’à l’avenir, nous pourrons limiter une partie de cette souffrance. Il en va de même si, dans un avenir plus lointain, nous rencontrons une vie sentiente sur d’autres planètes. Il y a de fortes chances qu’il y ait de la souffrance là-bas, et si, d’ici là, nous avons suffisamment progressé en moralité et technologie, nous serons peut-être en mesure d’aider. Bien sûr, il est possible que d’autres espèces de notre coin de l’univers en soient déjà rendues là, rendant ainsi notre propre progrès moins important. Mais dans l’hypothèse que nous soyons les seuls aussi « avancés » (de ce coin de l’univers), il serait très important de survivre et continuer notre développement afin d’apporter notre aide. Il serait dommage que tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes soit perdu et que l’univers ait besoin de repartir depuis une autre espèce pour atteindre notre niveau de développement. Beaucoup de temps et de vies seraient perdues.

Comme vous le voyez, j’anticipe beaucoup. Mais pourquoi s’en priver ? Certains croiront qu’il s’agit de spéculation et de science-fiction qui n’ont aucun rapport avec les souffrances et les problèmes actuels. Mais si nous ne nous détruisons pas nous-mêmes, nous pouvons supposer que nous allons rester dans le coin pour très, très longtemps encore. Et pendant ce temps, beaucoup de choses sont possibles.

Nous avançons. Nous sommes encore des enfants, nous grandissons, nous nous améliorons. Cela va prendre des siècles ou des millénaires, mais nous, les humains, nous pourrions bien être la meilleure chose qui puisse arriver à l’univers. N’appuyons pas encore sur le bouton.

Également publié ici: https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/05/01/presseriez-vous-le-bouton-pour-faire-disparaitre-lhumanite/.

Que pouvons nous apprendre de l’étude des ex-végétariens ?

Des recherches récentes et approfondies menées par les Faunalytics (ils fêtent leurs 19 ans, allez les soutenir !) ont montré qu’aux Etats-Unis, seule une végétarienne ou végétalienne sur cinq maintient son régime alimentaire*. En d’autres termes, 84 % des végétariennes et végétaliennes recommencent à manger de la viande ou d’autres produits animaux.

Tout d’abord, même si cette nouvelle peut consterner à première vue, je pense que ça ne devrait pas être le cas. Cela signifie qu’il y a un potentiel beaucoup plus grand pour le végéta*isme que les quelques pourcentages que nous avons en ce moment. Cela signifie que beaucoup plus de personnes ont envisagé ou pourraient envisager de devenir végéta*iennes. Cela signifie que si nous parvenons à supprimer certains obstacles, il y a un énorme potentiel de croissance pour le mouvement. Si toutes celles qui commencent un régime végéta*ien s’y tenaient, nous aurions déjà la masse critique nécessaire !

Deuxièmement, sur les motivations : le fait que la « protection des animaux » soit beaucoup plus évoquée comme raison de leur végétarisme par les végétariennes actuelles que par les ex-végétariennes (68% contre 27%) amène certaines (dont Matt Ball) à conclure que les raisons « altruistes » permettent plus de stabilité. Selon cette interprétation, la santé serait en particulier un mauvais argument à utiliser lors de notre travail de sensibilisation. Il me semble qu’il s’agit peut être là d’une mauvaise conclusion à ce travail de recherche. J’aimerais au moins en offrir une autre interprétation.

Si l’on veut que le végéta*isme soit plus durable, il est sans doute bénéfique de s’assurer que les gens aient de solides motivations, ce qui les rend moins susceptibles de s’écarter du véganisme. Les motivations éthiques, en ce sens, semblent plus solides. Et en théorie, la seule raison de se tenir à un régime végétarien ou végétalien est de penser que les animaux ne devraient pas être mangés (tout autre argument ne poserait pas de problème pour une très faible consommation de produits animaux). Cependant, il existe différentes façons de faciliter le maintien du végéta*isme. Une manière est d’augmenter la motivation, l’autre est de modifier les conditions sociales des végéta*iennes. Bien sûr, le fait d’avoir une ou deux végéta*iennes dans son entourage aide aussi (surtout parmi la famille ou les collègues). Mais rendre la société plus accommodante et compréhensive du végéta*isme ne demande pas pour autant que les gens deviennent eux-mêmes végétai*ennes, et c’est probablement un moyen beaucoup plus rapide. Et pour cela – pour rendre le vég*isme plus mainstream – la santé semble être un facteur de motivation qui peut convaincre davantage de gens.

J’ai d’autres doutes quant à l’interprétation selon laquelle la recherche du HRC nous indiquent que nous devrions nous concentrer sur les motivations éthiques, en particulier envers les animaux :

  • il me semble que nous ne pouvons pas interpréter à partir de ces données ce qui a motivé initialement les gens à devenir végés, par opposition à ce qui les motive actuellement. Il se peut très bien (comme certaines recherches semblent l’indiquer) que de nombreuses personnes passent de motivations liées à la santé à des motivations éthiques. Et si les motivations et la communication en matière de santé étaient plus appropriées pour attirer les gens au départ ? Si tel était le cas, l’argument en faveur d’un focus sur l’éthique animale dans toutes nos communications ne tient pas la route. Bien au contraire.
  • il peut y avoir une sorte d’auto-sélection des personnes consentant à répondre, avec laquelle les personnes motivées par l’éthique (en particulier l’animalisme) ont davantage tendance à répondre, et sont plus éventuellement plus enclines à donner certaines réponses.
  • nous devons aussi nous demander si les récidivistes mangent autant de viande qu’avant ou deviennent en fait quasiment végéta*iennes, mangeant par exemple végé 6 jours par semaine. De grandes masses gens réduisant leur consommation font une grande différence. Même si les végétariennes pour la santé ne le restaient pas complètement mais demeuraient ensuite quasi-végéta*iennes, et que nous pouvions facilement « rendre » plus de personnes végétariennes pour la santé, ce serait un argument en faveur d’une communication axée sur la santé. De même, pour avoir une bonne vision globale du problème, il faudrait tenir compte du nombre d’années pendant lesquelles les personnes ont été végéta*iennes.
  • une vraie cause de préoccupation serait, cependant, que les ex-végéta*iennes ne deviennent de mauvaises porte-parole pour le végéta*isme.

C’est bien beau de dire que les gens devraient être motivés par des raisons éthiques, mais cela ne veut pas dire qu’ils le seront facilement. Il me semble que le bon sens nous indique – et c’est répété dans une grande partie de mes lectures sur le changement – qu’il est plus productif de formuler notre message d’une manière connectée aux valeurs que les gens ont déjà (santé, environnement), que d’essayer de leur faire adopter les valeurs que nous voudrions qu’ils aient. Nous rendrons ainsi plus rapidement mainstream les idées végéta*iennes, sans nécessairement augmenter le nombre de végétaliennes, mais en réduisant drastiquement la consommation de viande et en augmentant l’offre végéta*ienne dans les restaurants et les magasins. Le changement de société que cela entraînerait rendrait ensuite plus facile pour n’importe qui de devenir végéta*ienne.

Ce que je pense être une grosse erreur est aussi encore une fois répétée : le plus grand intérêt pour le nombre de végéta*iennes que pour le nombre de repas végéta*iens consommés. Le second facteur est bien plus important que le premier, non seulement parce qu’en chiffres absolus, il peut avoir un effet plus important sur la souffrance animale, mais aussi parce que, à ce stade de l’histoire de notre mouvement, il est probablement plus facile et plus bénéfique d’augmenter rapidement le nombre de repas de végéta*iens que le nombre de personnes végéta*iennes. C’est l’incrémentalisme que le HRC souligne également dans ses conclusions : « les derniers résultats montrent une fois de plus qu’un message axé sur la réduction plutôt que sur l’élimination des produits d’origine animale pourrait être plus efficace pour créer une baisse globale de la consommation des produits d’origine animale ».

J’ai aussi été très heureux de lire dans les conclusions du HRC qu’il était important de porter notre attention sur comment soutenir le végéta*isme. Je pense que le militantisme végé devrait se concentrer sur la facilitation, et sur l’abaissement des barrières, plutôt que de tenter de convaincre les gens de pourquoi ils devraient être végéta*iens.

Une autre leçon, à mon humble avis : il ne faut pas sous-estimer l’importance de prêcher des convaincues. Organiser des repas-partage entre véganes est parfois mal vu par les « vrais » activistes de rue. Je pense que ces résultats indiquent autre chose. Il est très important de se soutenir mutuellement.

Dans tous les cas, nous ne devons pas rester dans le déni. J’ai vu des militantes animalistes répondre simplement à ces faits par des « nous savons mieux que d’autres, pour nous ce n’est pas une phase ». Bien sûr, ce n’est pas une phase pour certaines, mais apparemment, pour une majorité, ça l’est bien. Levons leurs freins au végéta*isme.

*L’article est traduit au féminin neutre. Les végés étant principalement des femmes, ceci respecte l’accord en nombre.

Également publié ici: https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/04/22/que-pouvons-nous-apprendre-de-letude-des-ex-vegetariens/.

L’émergence du business végane furtif

En tant que véganes, nous aimons bien lorsque le mot « végane » est utilisé. Nous aimons le voir sur les produits et les menus des restaurants. Le simple fait de faire connaitre ce mot et de le faire afficher permet non seulement d’identifier quels produits sont véganes, mais devrait aussi faire la promotion du véganisme en général. Mais est-ce que ne pas utiliser le mot végane… pourrait permettre de vendre davantage de produits véganes ?

La première fois que j’ai entendu parler de ça, c’était il y a des années, dans un supermarché Whole Foods quelque part en Californie. On m’avait dit qu’ils vendaient un gâteau végane là-bas. Je ne l’ai pas trouvé et j’ai demandé à la personne derrière le comptoir où il était. Elle m’a montré le gâteau et m’a dit qu’il n’était plus marqué comme étant végane. Elle m’a aussi dit qu’il s’était vendu trois fois mieux depuis qu’ils avaient enlevé l’étiquette.

Plus récemment, j’ai vu de plus en plus de commerces entiers étant ce que j’appelle « véganes furtifs« . Je veux dire par là que le fait qu’ils soient véganes est soit communiqué de manière très subtile, soit pas du tout. Je vais vous donner deux exemples croisés récemment.

A Melbourne (et probablement dans d’autres villes d’Australie), il existe une chaîne qui s’appelle « Lord of the Fries« . Ces restaurants ressemblent à des fast-food classiques, avec les burgers et les sodas habituels, mais la nourriture y est végétarienne ou végétalienne. Si vous regardez bien, c’est écrit, mais mes amis ont estimé que non seulement la majorité de leur clientèle n’est pas végétarienne ni végétalienne, mais que les clients croient pour la plupart manger de la viande ! On m’a dit que parfois, les gens ne l’apprennent qu’après des mois de fréquentation.

The menu at Lord of the Fries, Melbourne, Australia

Un autre exemple de business végane furtif est la petite chaîne de glaces Gela en Israël. La boutique où je suis allé avait un petit autocollant « végane » sur le comptoir, qui leur a été fournie par une association israélienne. J’ai demandé à la personne derrière le comptoir – puisque je ne lis pas l’hébreu – s’il y avait une autre mention dans le magasin au fait que tout soit végane. Elle m’a dit que non, la plupart des clients ne savent pas que les produits sont véganes.

Gela in Israel only has a vegan friendly sticker, but everything is vegan.

Un autre exemple de plus est le Ronald’s Donuts, un établissement vendant des donuts à Las Vegas. Rien sur le bâtiment ne trahit la présence de produits véganes à l’intérieur, et si vous voulez savoir quels donuts sont véganes, vous devez demander.

Pourquoi ces endroits – et bien d’autres – font-ils si peu de cas d’avoir des produits végétariens ou véganes ? Ce n’est évidemment pas parce qu’ils seraient gênés d’utiliser ce mot. C’est plutôt parce qu’ils savent qu’en ce moment, ces mots rebutent plus de gens qu’ils n’attirent. Végétarien et végane, pour la plupart des gens, n’indiquent pas une valeur ajoutée, mais indiquent une valeur retirée. Pour avoir une idée de ce qui se passe, comparez ceci avec la réaction que vous auriez face à un restaurant « sans gluten ». Si vous n’êtes pas intéressée par le sans gluten, vous penserez probablement comme moi : que les plats ne seront pas aussi bons que des plats classiques avec gluten. Quelque chose leur a été retiré (comme du goût, peut-être ?). Que la nourriture d’un tel restaurant soit aussi bonne ou moins bonne que celle d’un restaurant classique est sans importance ; le préjugé est déjà là.

Vous vous dites peut-être : mais ça ne leur fait pas perdre des clients ? Un végane pourrait passer devant et ne jamais savoir, non ? C’est vrai que ces vendeurs peuvent rater quelques clients, mais il est probable qu’ils gagnent davantage. De plus, les végétariens et les véganes trouveront de toute façon leur chemin vers des endroits sans viande, grâce au bouche-à-oreille, à l’application Happy Cow, etc. Il n’est pas nécessaire de mettre VEGAN en gros caractères sur la vitrine du magasin.

Tout cela va changer au fur et à mesure que l’appréciation de la population générale à l’égard des produits véganes augmentera. Et une façon de faire grandir l’engouement envers les produits véganes est de laisser les gens manger de la nourriture végétalienne, sans leur faire remarquer. S’ils le découvrent après l’avoir mangé (et qu’ils l’ont aimé), c’est tant mieux.

Et juste au cas où vous n’auriez pas réalisé : ce qui rend le commerce végane furtif possible, c’est le fait que maintenant, nous avons de si bonnes copies végétales pour de nombreux aliments qu’il est devenu possible bluffer réellement les gens. Et ça c’est un progrès !

Traduction par Frédéric Mesguich.

Une révolution végane en Israël : réalité ou fiction ?

Vous avez peut-être entendu dire qu’au cours des dernières années, Israël a connu une « révolution végane », ou qu’il s’agit du pays le plus végane du monde. J’étais récemment en Israël pour faire une conférence CEVA sur le militantisme végane à Tel Aviv, en compagnie de Mélanie Joy, dont le livre Pourquoi nous aimons les chiens, mangeons des porcs et portons des vaches: Une introduction au carnisme venait de sortir en hébreu. Ma compagne et moi avons passé quatre jours à Tel-Aviv, trois jours à Jérusalem et trois jours dans les territoires occupés, et j’ai donc eu l’occasion de vérifier par moi-même. La situation du véganisme en Israël est-elle vraiment remarquable ? Et si oui, pourquoi exactement ?

Répondre à de telles questions n’est jamais facile : il est difficile de rassembler toutes les données pertinentes et de les interpréter correctement. Mais dans ce cas, il y a des facteurs d’erreur qui rendent la tâche encore plus complexe. Tout d’abord, pour déterminer s’il se passe quelque chose d’exceptionnel en Israël, nos intérêts personnels ou nos biais peuvent jouer un rôle. Pour certains, Israël semble être la preuve que des tactiques plutôt conflictuelles, sans compromis, fonctionnent, et c’est pourquoi ils utilisent le cas d’Israël pour plaider en faveur d’un message clair et non dilué sur le go-vegan. Personnellement, je suis – à l’heure actuelle – davantage en faveur de messages légèrement édulcorés (y compris les messages réductariens), qui portent aussi sur la santé ou l’environnement. Ainsi, lorsque je regarde Israël, je dois être conscient de mes propres préjugés en ce sens.
Deuxièmement, il y a l’ombre du conflit palestinien. Beaucoup de gens, principalement de gauche, s’interrogent sérieusement sur le traitement qu’Israël réserve aux Palestiniens (j’y reviendrai plus tard), ce qui pourrait influencer leur évaluation de la situation d’Israël en ce qui concerne le véganisme. Certains suggèrent même qu’Israël polit son image avec une dose de sympathie pro-végane ( » veganwashing « ). La situation en Israël semble être un cas d’étude intéressant pour une discussion sur les interconnexions des oppressions, qui prend de plus en plus d’importance dans le mouvement animaliste/vegane en général.

Compte tenu de ces mises en garde, jetons un coup d’œil à ce que nous pouvons trouver.

Qu’est-ce qui se passe ?
Quelques bribes d’information : Israël est le seul pays au monde où la chaîne internationale de livraison de pizzas Domino’s (active dans plus de 80 pays) propose une offre végétalienne. C’est aussi le premier pays en dehors des États-Unis où les saveurs végétaliennes de la glace Ben et Jerry’s sont disponibles. L’armée israélienne prend en compte ses soldats véganes en leur offrant, entre autres, des bottes sans cuir. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a exprimé son soutien aux lundis sans viande et s’est déclaré très favorable à l’idée des droits animaux. La Vegan Fest 2014 a attiré plus de 10 000 visiteurs. Happy Cow nous montre 20 résultats véganes (restaurants, bars, etc.) et 16 résultats végétariens dans le centre ville de Tel Aviv (dans un rayon de 5 km, et pour une population de 410.000 personnes). Les agences de voyages offrent des circuits culinaires véganes de Tel-Aviv, et une visite de groupe végane d’Israël.

Israël est le premier pays au monde où Domino Pizza propose des pizzas véganes

En me promenant à Tel-Aviv, j’ai eu l’impression superficielle qu’il s’agit effectivement d’une ville très vegan-friendly, à l’instar des villes américaines les plus vegan-friendly, comme New York ou San Francisco, ou Berlin. Tel-Aviv est la partie la plus progressiste d’Israël, tandis que Jérusalem, la plus grande ville du pays, est beaucoup plus conservatrice et ne semble pas aussi impressionnante en ce qui concerne le véganisme. Le fait que le véganisme soit concentré dans les villes les plus progressistes n’est bien sûr pas un phénomène propre à Israël.

Le mouvement activiste lui-même est très impressionnant en Israël. La croissance de ce mouvement semble être une chose très récente. Quand j’ai parlé aux gens de ce qui l’a déclenché, le nom de Gary Yourofsky, surtout connu grâce à sa vidéo « Best Speech You Will Ever Hear« , n’arrêtait pas de surgir. Yourofsky – qui s’est récemment retiré de l’activisme pour cause d’épuisement professionnel – s’est rendu en Israël en 2012 et semblait avoir galvanisé le mouvement par ses prises de paroles et nombreuses interviews dans les médias grands publics. La version sous-titrée en hébreu de sa vidéo a été visionnée plus de 700 000 fois. Yourofsky est fortement critiqué par beaucoup de gens pour ses déclarations sur les femmes, la Palestine et son attitude misanthrope générale, mais son influence en Israël semble particulièrement difficile à nier. À maintes reprises, j’ai entendu parler de militants éminents et moins éminents qui sont devenus véganes grâce à Yourofsky.

En dehors de lui, d’autres personnes influentes que j’ai entendues mentionner fréquemment sont Tal Gilboa, un militant végane qui a gagné l’émission populaire Big Brother à la télévision nationale ; Ori Shavit, un journaliste culinaire, et blogueur militant ; et Miki Haimovich, célébrité de la télévision qui dirige la campagne Meatless Monday en Israël.

Ainsi, aujourd’hui, le mouvement en Terre Sainte est clairement en plein essor. Vous aviez peut-être entendu parler de la marche pour les droits des animaux d’octobre 2015, à laquelle pas moins de 12 000 personnes ont participé. Les organisateurs ont ensuite attiré environ 30 000 personnes lors de la marche de 2017, ce qui en fait la plus grande marche pour les droits des animaux de tous les temps. J’ai rencontré des gens d’Anonymous for Animals à leur siège social à Tel Aviv, et j’ai été très impressionné par le professionnalisme et l’orientation vers les résultats de leur équipe relativement jeune (qui compte 30 personnes !). Tout aussi impressionnant est le travail de l’organisation Vegan Friendly, dirigée par Omri Paz, qui est responsable du label végane pour les entreprises, organise de nombreux événements, et fait beaucoup d’autres choses. L’organisation plus traditionnelle Let the Animals Live a, ces dernières années, introduit des campagnes véganes.

Marche pour les droits des animaux de 2015 à Tel Aviv

D’autres initiatives sont la page Facebook à succès Best Video You Will Ever See, qui a plus de quatre millions de likes et semble être très efficace pour aider les vidéos à devenir virales. Activegan est une nouvelle initiative pour aider les militants véganes à être plus efficaces (Chen Cohen, un de leurs fondateurs, a aidé à organiser notre formation CEVA). Un congrès végane principalement destiné aux militants a attiré 1 400 personnes en février 2017. Et puis, bien sûr, il y a l’activisme choc du mouvement 269Life, né en Israël, où les activistes se font marquer au fer rouge publiquement avec le numéro 269 – le numéro d’un veau laitier né sur une ferme israélienne.

Voilà à quel point le mouvement est actif et dévoué. Mais que disent les chiffres réels ? Alors que certains articles montrent des chiffres très élevés (vous pouvez parfois lire 5% de véganes), les rapports plus réalistes (du Bureau central des statistiques) montrent 1,7% de véganes et 4,7% de végétariens en Israël. Le sondage demandait aux gens de s’autodéfinir, ce qui signifie que les chiffres réels peuvent être plus faibles. De plus, comme l’explique l’activiste Dylan Powell, Israël est l’un des principaux pays consommateurs de viande dans le monde (après les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et l’Autriche), et le plus gros consommateur de poulets au monde. La tendance semble également à la hausse pour la consommation de viande, et Powell (qui est explicitement pro-palestinien) dit à juste titre que le nombre de véganes dans un pays n’est pas nécessairement révélateur, et devrait être juxtaposé à la consommation de viande par habitant.

Qu’y a-t-il de différent en Israël ?
Même si le succès végane en Israël semble pour l’instant se limiter principalement à Tel-Aviv et à une élite culturelle, et même si on ne peut pas dire qu’il soit à des années lumières devant d’autres pays progressistes, il est tout de même assez impressionnant. La vitesse à laquelle tout s’est passé est particulièrement impressionnante. Il y a quelques années, le mouvement était très petit. J’ai déjà mentionné Yourofsky qui semble avoir redynamisé le mouvement, mais en discutant avec des militants israéliens j’ai aussi trouvé d’autres facteurs qui ont pu faciliter une croissance rapide.

Une caractéristique distincte de la culture juive repose sur ses interdits alimentaires. La coutume répandue d’indiquer que les produits sont casher et d’éviter les produits non casher (comme font beaucoup de juifs, bien que ce ne soit pas le cas pour tous), permet probablement aux juifs de mieux comprendre (et d’être tolérants et ouverts) aux pratiques véganes d’éviction de certains aliments. Les Israéliens semblent également avoir une communication très directe, ouverte et honnête, ce qui peut rendre encore plus facile de parler de ses préférences et de son éthique.

Un autre facteur peut être qu’Israël est un très petit pays et qu’il est relativement facile d’atteindre une grande partie de la population grâce à ses quelques médias. De plus, contrairement à la plupart des pays occidentaux, il existe une bonne base culinaire végétale en Israël (et dans d’autres pays du Moyen-Orient). L’houmous et le falafel (tous deux faits de pois chiches) sont des aliments de base qui se trouvent un peu partout (les gens y mangent des assiettes entières d’houmous).
Enfin, à travers mon expérience au sein du mouvement animaliste des États-Unis, j’ai été frappé à plusieurs reprises par le nombre disproportionné de Juifs qui y participent. Il est possible que les Juifs, ayant été victimes de persécutions et d’hostilités incessantes au cours des âges, aient plus de facilité à compatir avec le sort des autres minorités opprimées. Ce qui, bien sûr, nous amène à la question de la Palestine.

La question palestinienne
Pendant que nous planifiions notre voyage, un activiste m’a écrit devait par éthique nous inciter à visiter aussi les territoires occupés. Je me sentais gêné de seulement savourer de la bonne nourriture végétalienne à Tel-Aviv alors que j’étais au courant de tout ce qui se passait dans la région, et nous avons donc fait une visite guidée de Jérusalem-Est et d’Hébron, une ville de la région. Cette dernière tournée était dirigée par l’organisation Breaking the Silence, un groupe d’anciens soldats israéliens qui ont décidé de rompre le silence sur ce qu’ils avaient vu pendant leur service militaire. Au moment où j’écris ces lignes, le Premier ministre Netanyahou vient d’annuler une réunion avec le ministre allemand des Affaires étrangères parce que ce dernier avait parlé à Breaking the Silence. Beaucoup d’Israéliens considèrent Breaking the Silence comme un groupe de traîtres, mais pour moi, notre guide m’a semblé très raisonnable et objectif, même s’il était manifestement critiques à l’égard du pays, il ne pouvaient guère être considéré comme anti-israélien. Tout cela témoigne de ce que j’ai moi-même vécu : il existe un lourd tabou contre le fait de parler du conflit israélo-palestinien, et toute critique d’Israël peut facilement être considérée comme antisémite par certains.

Ayant vu et entendu ce qui se passe dans les territoires occupés, j’ai du mal à ignorer tout le problème israélo-palestinien dans le contexte d’un article sur le véganisme. L’expérience m’a déjà appris que quelque position qu’on défende sur le sujet provoque des réactions intenses. Je comprends que la question est très compliquée, et qu’un court séjour en Israël ne peut pas me faire comprendre toute l’histoire (un de nos guides était un Palestinien, une autre était une femme juive laïque ; je n’ai donc pas eu de vision religieuse des choses). Pourtant, ce que j’ai entendu et vu à Hébron et ailleurs m’a semblé très injuste, c’est le moins qu’on puisse dire.

Certains membres du mouvement de défense des droits des animaux (bien qu’ils puissent croire que les droits des animaux et les droits de l’homme sont liés) s’opposent au fait de mélanger animalisme et « politique », craignant de repousser de potentiels militants pour les animaux, ces derniers ayant dramatiquement besoin d’alliés, quelques soient leurs opinions et appartenances politiques. D’autres craignent que l’attention portée aux droits des animaux, lorsqu’elle n’est pas associée à une préoccupation pour les droits de l’homme, ne se fasse au détriment de ces derniers, ou qu’une préoccupation pour les droits des animaux et le véganisme ne puisse même servir à cacher le manque de respect des droits de l’homme. C’est là, bien sûr, un sujet de préoccupation particulier en Israël. Voici une citation du professeur israélien de droit international Aeyel Gross :

Quand le véganisme devient un outil pour améliorer l’image des FDI [Forces de défense israéliennes], ou celle d’Israël dans son ensemble (…) et quand on tente de dissimuler le fait que les FDI gèrent un mécanisme d’occupation qui nie les droits humains fondamentaux, le véganisme est utilisé à des fins de propagande. Aujourd’hui, à Tel-Aviv, il est beaucoup plus facile de trouver des aliments dont la préparation n’a pas nécessité l’exploitation d’animaux que des aliments dont la production n’a pas impliqué l’oppression et le déracinement d’autres êtres humains.

Il ajoute :

Il faut souligner qu’il y a beaucoup de végane qui s’opposent fermement à toute forme d’oppression. Pour ces personnes, le véganisme n’est pas un substitut à la lutte contre l’oppression d’autres êtres humains, mais fait plutôt partie intégrante de cette lutte.

Dans ce contexte, le récent mouvement végane parmi les arabes israéliens (qui constituent 20% des citoyens israéliens) vaut la peine d’être mentionné. Leur groupe s’appelle The Vegan Human. La Palestinian Animal League (PAL) est la seule organisation palestinienne de protection des animaux gérée localement et a réussi à financer avec succès une cafétéria végétarienne/végane dans une université de Jérusalem.

La nourriture
La nourriture que nous avons goûtée, partout où nous sommes allés, était excellente à tous les niveaux. Les véganes israéliens savent cuisiner ! La meilleure expérience a été le légendaire restaurant géorgien Nanuchka à Tel Aviv, qui servait autrefois de la viande, mais qui a été complètement végétalisé après que sa propriétaire, Nana Shrier, soit devenue elle-même végétalienne. Il être une sorte de symbole du changement végane en Israël. La même chose se passe partout, et même lorsque le restaurant n’est pas végétalien, il y a toujours moyen de végétaliser les plats ; j’ai même réussi à manger végétalien à Madam Kwan’s delivery [une chaîne de restaurant malaisiens]. Malgré les avertissements reçus par la propriétaire du restaurant, la végétalisation du restaurant n’a pas nui aux affaires, et l’endroit était effectivement bondé lorsque nous y sommes passés. Nous avons dîné avec de bons amis dans une atmosphère merveilleuse, en dégustant de succulents plats géorgiens sélectionnés dans un menu bien étoffé. Il y avait de délicieux « krtofiliani », ou pâte feuilletée farcie de pommes de terre et d’oignons, et les fameuses quenelles farcies d’épinards et de noix. Je me souviens aussi de formidables « boulettes de viande » à la sauce tomate, à la géorgienne. C’est un endroit où j’ai hâte de retourner.

Petit déjeuner au Landwer Cafe

Dimanche, nous avons pris le brunch dans le fantastique Café Anastasia, qui était animé par l’énergie de nombreuses familles. J’ai été ému de voir que tant de gens venaient manger ici et que le véganisme semblait, à ce moment-là, la chose la plus naturelle et la plus acceptée dans le monde.

Goodness est un nouveau petit restaurant végétalien de type fast-food, avec une cuisine délicieuse et un service amical. Et nous acheté délicieux produits à la boulangerie végétalienne Seeds, dont j’ai malheureusement laissé la plupart dans le bus de Tel Aviv à Jérusalem.

A Jérusalem, nous avons testé le Landwer Cafe, une chaîne de plus de soixante restaurants qui propose une cuisine traditionnelle israélienne, et qui a récemment ajouté un choix décent de plats végétaliens à son menu, dont un petit déjeuner végétalien. Dans le célèbre marché Machane Jehudah, nous avons mangé des glaces et des gaufres à Gela, qui est une petite chaîne de glaciers-cafés pratiquant ce que j’appelle le « véganisme furtif » : si vous ne savez pas déjà que l’endroit est végane quand vous entrez, vous ne le saurez pas plus en sortant. Une table près de la fenêtre dans le discret restaurant Fig nous nous a offert une belle vue sur l’ancienne muraille de la ville.

Quelle est la prochaine étape pour le mouvement végane en Israël ?
Le mouvement pour les animaliste/végane israëlien est définitivement une grosse réussite. Je pense que les tactiques confrontationnelles et les messages moralistes peuvent être très efficaces pour recruter de nouveaux militants. Mais ils pourraient être – comme certains Israéliens me l’ont dit – plus efficaces en Israël que dans d’autres pays en raison de la manière très directe dont les Israéliens communiquent entre eux. On peut aussi se demander si les nouveaux militants recrutés par ces messages devraient employer les mêmes tactiques pour convaincre le reste de la population. Nous sommes peut-être, comme l’a écrit le Che Green de Faunalytics, les fruits à la portée de la main, et ce qui nous a convaincus (nous véganes précurseurs) n’est peut-être pas ce qui poussera les masses à rejoindre nos rangs.

Cependant, le jeune mouvement israélien utilise déjà des tactiques différentes pour élargir son attrait. Anonymous for Animals consacre beaucoup d’efforts dans une campagne de type Veganuary [janvier végane], en organisant des groupes de soutien Facebook de 400 personnes chacun, et faisant porter leur message jusque dans les salles de classe. La campagne Meatless Monday [lundi sans viande] s’adresse à un large public. Le groupe Vegan Friendly semble très efficace dans sa collaboration avec les entreprises et contribue ainsi à rendre les alternatives végétales meilleures et plus disponibles. La Modern Agriculture Foundation [Fondation pour l’agriculture moderne] rassemble et encourage différents acteurs dans le domaine de la viande propre (cultivée) et a lancé l’initiative Supermeat, qui tente de créer de la viande propre (cultivée) de poulet.

Ce qui se passe en Israël en matière de véganisme est inspirant. J’espère que le mouvement végane y trouvera un moyen d’intégrer les droits de l’homme et de s’exprimer au nom des groupes défavorisés et opprimés sans s’aliéner les éventuels partisans ayant des opinions plus conservatrices. Il s’agit, bien entendu, d’un défi pour les défenseurs des animaux, où qu’ils se trouvent.

Sources
The Rise of Israel’s animal rights movement
The Myth of vegan progress in Israel
Greenwashing: Vegan Israel eats a lot of chicken
Israel is the most vegan country in the world
Israel has most vegans per capita and trend is growing
In the land of milk and honey, Israelis turn vegan
Can animal rights take precedence over human rights?
Will Israel become the world’s first vegan country?

Également publié ici: https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/04/20/une-revolution-vegane-en-israel-realite-ou-fiction/.

Pourquoi la plupart des gens mangent de la viande ?

Dans les années 1950, le psychologue américain Solomon Asch recruta des participants au Swarthmore College (États-Unis) pour une expérience désormais célèbre*. Il leur dit qu’il faisait des recherches sur la perception, mais en réalité, il s’agissait d’une étude sur la conformité et la pression sociale. Asch montra aux participants une série d’images comme celle qui suit.

Chaque fois qu’il montrait ce genre d’image, Asch demandait laquelle des barres de droite était de la même longueur que celle de gauche. Chaque personne devait alors donner sa réponse à voix haute dans le groupe. Cependant, en réalité, tous les membres du groupe sauf un étaient des complices d’Asch, à qui il avait ordonné de donner la même mauvaise réponse. Le seul participant réel, ne soupçonnant pas la supercherie, devait donner sa réponse après tous les autres. À sa grande surprise, Asch constata qu’un nombre inquiétant de personnes dans cette situation donnaient elles aussi une mauvaise réponse. Cela amena Asch à conclure que « la tendance au conformisme dans notre société est si forte que des jeunes raisonnablement intelligents et bien intentionnés sont prêts à confondre le noir et le blanc. » Dans certains cas, la raison pour laquelle les gens ont donné une réponse clairement incorrecte était qu’ils pensaient que le groupe avait raison. Dans d’autres cas, les sujets interrogés semblaient avoir peur de paraître différents des autres ou ne voulaient pas faire de vagues.

Il est facile de faire le lien avec le sujet qui nous intéresse. On peut parier sur le fait que beaucoup de gens savent au fond d’eux-mêmes qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec leur alimentation. Ils peuvent éventuellement croire qu’il est acceptable de tuer des animaux pour se nourrir, tout en pensant que ces mêmes animaux devraient au moins « avoir eu une bonne vie ». D’autres peuvent croire que cela ne vaut pas du tout la peine de tuer un animal pour se nourrir. Mais quand manger de la viande (ou des produits d’origine animale) est constamment considéré comme normal autour de nous, il est difficile d’écouter la vague sensation d’inconfort qu’on peut éprouver. Cela devient alors beaucoup plus difficile de penser que quelque chose de vraiment grave est en train de se dérouler. Même en tant que végétarien ou végane, en tant que personne qui a vraiment intériorisé le principe selon lequel il n’est pas acceptable de manger des produits d’origine animale, on peut avoir ces petits moments de doute, en se demandant si on ne déforme pas la réalité. L’écrivain sud-africain et prix Nobel J. M. Coetzee attribue les pensées suivantes à son personnage végétarien Elisabeth Costello :

« C’est que je ne sais plus où j’en suis. J’ai l’impression de me fondre très facilement parmi les gens, d’avoir des relations tout à fait normales avec eux. Je me demande : est-il possible qu’ils soient tous impliqués dans un crime d’une ampleur si ahurissante ? Est-ce que je fantasme tout ça ? Je dois être folle ! Pourtant, chaque jour, j’en vois les preuves. Les personnes que je soupçonne me montrent d’elles-même les preuves, les présentent, me les offrent. Des cadavres. Des morceaux de cadavres qu’ils ont acheté avec leur argent. (…) Mais je ne rêve pas. Je regarde dans vos yeux, dans ceux de Norma, dans ceux des enfants, et je ne vois que de la bonté, de la bonté humaine. Calme-toi, je me dis, tu dramatises. C’est la vie. Tout le monde s’y fait, pourquoi pas toi ? Pourquoi tu ne peux pas ? »

Comme il n’y a encore que peu de personnes qui pensent que manger de la viande est un problème et agissent en conséquence, la plupart des gens ne se demandent pas si manger des animaux est un problème moral. Selon le psychologue Steven Pinker, l’une des principales conclusions de l’âge d’or de la psychologie sociale est que « les gens apprennent comment se comporter en prenant exemple sur autrui« . À la question « pourquoi la plupart des gens mangent de la viande », on peut répondre : « la plupart des gens mangent de la viande parce que la plupart des gens mangent de la viande. »

D’où l’importance de la masse critique. Le changement nécessite le nombre. Nous avons besoin que suffisamment de gens expriment leurs doutes, montrent leur intérêt, ne participent pas, mangent différemment, etc., afin que les autres cessent de considérer que manger des animaux est naturel, normal et nécessaire.

Merci donc à toutes les personnes qui n’ont pas peur de penser différemment et de se démarquer de la foule !


*Pour en savoir plus sur l’expérience Asch, jetez un œil à cette vidéo.

Également publié ici: https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/04/06/pourquoi-la-plupart-des-gens-mangent-de-la-viande/.

Le rôle du militantisme végane doit-il changer devant le succès croissant du business végane ?

Au sein de toutes les initiatives visant à défendre les animaux d’élevages, nous pouvons distinguer deux grands types d’acteurs : les organisations à but non lucratif (essentiellement l’activisme et le plaidoyer pour les animaux) et les organisations à but lucratif (les entreprises). Dans cet article, je pose la question de savoir si, à la lumière des développements incroyablement enthousiasmants du secteur privé, le rôle du plaidoyer militant doit être réévalué.

Je fais partie du mouvement des droits des animaux et du mouvement végane depuis une vingtaine d’années maintenant. J’ai fondé une association en 2000 et j’ai vu l’émergence de nombreuses autres associations. J’ai vu de petits groupes devenir vraiment grands et professionnels, comptant parfois plus d’une centaine d’employés rémunérés et travaillant avec un budget de plusieurs millions de dollars. Et puis il y a eu l’émergence de la militance de terrain organisée, comme Anonymous for the Voiceless, Direct Action Everywhere ou le Save Movement, sans compter les dizaines de milliers de défenseurs des animaux et véganes qui travaillent individuellement.

Pendant longtemps, j’ai pensé que tous ces efforts de sensibilisation et de plaidoyer de la part de tous ces groupes et individus étaient le moyen le plus important, sinon le seul, pour induire un changement pour les animaux. Je pensais que toute cette sensibilisation au sort des animaux (avec des dépliants, des vidéos, des sites web, des newsletters, des médias sociaux, des conférences, des podcasts, des manifestations, du lobbying, etc.) était en somme tout ce qui existait. Et je n’ai certainement jamais eu beaucoup de doute sur le fait qu’il soit possible de changer suffisamment les cœurs et les esprits.

Un terrain de jeu changeant
Pendant tout ce temps (qu’on parle de deux ou quatre décennies, peu importe) il y a eu aussi des acteurs commerciaux vendant des produits véganes que les gens (véganes ou non) achetaient. Beaucoup de ces entreprises, cependant, étaient traditionnellement assez petites et pas trop ambitieuses, beaucoup d’entre elles croyant probablement au « small is beautiful » (plus c’est petit, mieux c’est). Toutefois, au cours des cinq dernières années environ, le monde de l’entreprise a connu de nouveaux développements importants :

  1. Bien qu’un grand nombre d’entreprises classiques, plus anciennes, connaissent une croissance plus rapide qu’auparavant grâce à une demande accrue, de nombreuses startups se distinguent des entreprises plus anciennes en étant plus ambitieuses, plus modernes, plus technologiques et souvent mieux financées. Pensez à des entreprises comme Just, Beyond Meat, Impossible Foods, pour ne citer que ces trois exemples parmi les plus célèbres (celles-ci viennent des États-Unis, mais elles existent dans de nombreux pays, à différentes échelles).
  2. Les investisseurs s’intéressent de plus en plus à ce secteur. Impossible Foods, par exemple, a récolté à ce jour environ quatre cents millions de dollars. La quête des meilleures alternatives aux produits animaux est de mieux en mieux financée. Lewis Bollard de l’Open Philanthropy Project mentionne 1,7 milliard de dollars de financement (aux seules entreprises qui divulguent leurs financements), par au moins 55 fonds différents investissant dans les alternatives aux produits animaux.
  3. À côté des anciennes entreprises spécialisées dans le végétal et des startups, nous voyons maintenant aussi de grandes entreprises alimentaires généralistes ou même des entreprises spécialistes de la viande s’intéresser à ce secteur. Elles peuvent le faire de plusieurs façons : en développant leurs propres alternatives, en acquérant d’autres sociétés (comme Danone a acquis Alpro), ou en investissant dans d’autres sociétés (comme Tyson a investi dans Beyond Meat). Aux Pays-Bas, nous avons même les premières entreprises spécialistes de la viande à annoncer qu’elles vont se retirer du marché de la viande, au vu de la rentabilité du secteur végétal !

Le temps est-il venu de réévaluer le rôle du plaidoyer militant ?
Je ne dois pas être la seule personne à me demander si, à la lumière de cet intérêt commercial grandissant pour les alternatives aux produits d’origine animale, le rôle du mouvement militant (la partie à but non lucratif) restera le même ou devrait changer. Et je ne dois pas être le premier à me demander c’est le militantisme ou le business qui feront le mieux avancer les choses à partir de maintenant. J’ai vu, d’une part, plusieurs personnes passer de l’activisme à l’entreprenariat, vendre des hamburgers là où elles distribuaient des dépliants. J’ai vu aussi des activistes lancer des associations largement axées le support aux entreprises (le Good Food Institute en est un exemple) et d’autres associations se concentrer de plus en plus sur la communication envers les entreprises (Proveg International, par exemple). Certaines personnes nouvellement engagées dans la cause animale peuvent même se lancer directement dans l’entrepreneuriat, sans même passer par la case militance.
Personnellement, j’ai été dans le secteur associatif/militant pendant presque toute ma « carrière végane » (EVA, Proveg International, CEVA), mais aujourd’hui je suis également impliqué dans Kale United, une start-up financière qui vise à soutenir les entreprises véganes par des investissements véganes.

Renforcement mutuel
Ce que les militant·e·s (ou activistes, peu importe) font principalement, c’est d’essayer de changer l’opinion des gens à l’égard des animaux. Ce que les entreprises font principalement, c’est de mettre des produits alimentaires (et autres) dans les rayons des supermarchés, dans l’espoir que les gens les achètent et les apprécient. En général, les militant·e·s pensent : si je peux leur faire comprendre ce qui arrive aux animaux et pourquoi c’est important, les gens changeront d’opinion et achèteront ces produits.

Cela peut fonctionner, mais nous savons qu’il y a souvent un écart énorme entre le changement d’opinion et le changement de comportement. J’ai écrit de nombreuses fois sur la façon dont un changement d’opinion (à propos des animaux et de la viande) peut être plus facile après un changement de comportement, c’est-à-dire après que les gens se soient déjà tournés, dans une certaine mesure, pour une raison quelconque, vers les produits végétaux. Si c’est exact – et je suis convaincu que ça l’est – vous pouvez facilement voir l’importance qu’il y a à tout simplement créer de bons produits véganes et les rendre disponibles partout.

Dans le meilleur des cas, nous pourrions avoir une sorte de cercle vertueux, où plus les gens découvrent de bons aliments végétaliens, plus ils sont enclins à se soucier des animaux, plus ils végétalisent en retour leur alimentation, et peuvent éventuellement devenir véganes. (Notez que de mauvais produits véganes ou une mauvaise communication pourrait transformer ce cercle vertueux en un cercle vicieux).

Il est probable que ni le changement de comportement ni le changement d’opinion ne suffisent en eux-mêmes à créer un monde meilleur. Les gens peuvent bien agir, mais s’ils ont les mauvaises opinions, leur bon comportement peut n’être que passager. Ces personnes pourraient recommencer à mal agir dès que les mauvaises actions leurs deviennent plus faciles ou moins coûteuses. Inversement, de nombreuses personnes ont des opinions louables à propos de quelque chose, mais n’agissent pas en conséquence (je suis sur que vous pouvez trouver de nombreux exemples pour vous-même).

C’est pourquoi, idéalement, nous avons besoin à la fois d’un changement d’opinion (le rôle principal du plaidoyer militant) et d’un changement de comportement (l’effet principal du business). Le militantisme et le business peuvent être considérés comme se renforçant mutuellement.

Sur quoi devrait-on porter notre attention ?
Cela dit, le fait que le militantisme et le business se renforcent mutuellement ne signifie pas nécessairement qu’ils aient le même type d’impact. Bien qu’ils soient probablement tous les deux nécessaires, il est fort possible que l’un ait un impact plus important que l’autre – ou que leurs impacts relatifs évoluent au fil du temps. Il ne s’agit pas seulement d’une question académique ou d’un concours stérile entre entrepreneur·e·s et militant·e·s. Il est important d’avoir une idée de l’impact relatif de l’une ou l’autre partie pour nous aider à faire des choix : où devraient aller nos ressources ?, quelles carrières les personnes qui souhaitent améliorer la vie des animaux devraient-elles choisir ?, etc.
De plus, avoir une idée de l’impact des secteurs à buts lucratif et non-lucratif pourrait nous aider à mieux comprendre comment le militantisme et le business devraient idéalement être liés l’un à l’autre, et à déterminer les nouveaux rôles possibles pour le militantisme dans un contexte où l’impact des entreprises augmente.

Changement
Je ne peux m’empêcher de croire que ce sont les entrepreneur·e·s qui font maintenant une grande partie du travail qui était auparavant celui des militant·e·s. Et je crois qu’à l’avenir, ce sera peut-être encore plus le cas.
Supposons que les entreprises continuent à produire et à vendre de plus en plus de produits véganes, et qu’éventuellement la viande propre décolle et devienne un véritable succès. Supposons que les entreprises nous aident clairement à nous rapprocher de plus en plus près (et même très près) d’un monde végane. Qu’est-ce que les militant·e·s devraient faire dans une telle situation ? Y a-t-il une façon dont iels devraient revoir leurs priorités ? Je ne suis pas sûr de moi, mais voici quelques hypothèses (pour lesquelles je n’ai pas encore décidé de mon degré de confiance respectif).

  • Les militant·e·s pourraient se concentrer davantage sur le soutien aux entreprises.
    Pour les gens habitués à travailler dans un contexte associatif, ça peut sembler le monde à l’envers : n’est-ce pas l’entreprise – et ses revenus – qui devrait soutenir, parrainer, donner aux associations ? Bien sûr, mais ça fonctionne aussi dans l’autre sens. En plus de sensibiliser la population et de créer davantage de demande, il y a plusieurs choses que peuvent faire des militant·e·s et des associations pour aider les entreprises (et en particulier les startups), augmentant ainsi leurs chances de succès (nous supposons que leur succès financier va de pair avec l’impact positif pour les animaux) :
    – faire découvrir les marques et les produits aux membres du mouvement,
    – participer à des financements participatifs,
    – participer à des campagnes de lobbying afin de créer des législations favorables aux produits véganes (ou mettant en difficulté les équivalents carnés),
    – travailler aux relations publiques de ces marques et les défendre dans les médias,
    – les défendre contre la médisance, pénalement si nécessaire,
    – faire goûter leurs produits lors d’événements militants ou non,
    – etc.
    Les entreprises font évidemment beaucoup de ces choses d’elles mêmes, mais celles qui débutent n’en ont peut être pas le temps. De plus, il y a peut-être une question de crédibilité à prendre en compte. Les entreprises ont évidemment des intérêts économiques, alors qu’une association pourrait paraître en situation plus objective pour faire pression sur les pouvoirs.
  • Les militant·e·s pourraient principalement essayer de ne pas gêner
    Nous pourrions choisir de faire confiance au cycle vertueux de l’offre et de la demande, où la demande croissante fournit une offre croissante, augmentant en retour la demande, car il devient plus facile pour tout le monde de végétaliser son alimentation. En ce sens, une fois passé un certain point, un monde végane ou un monde proche du véganisme pourrait devenir presque inévitable. Le militantisme devrait alors se concentrer sur le renforcement de cette tendance, car son accélération (ne serait-ce que d’un mois) signifierait une réduction massive des souffrances.
  • Les militant·e·s pourraient se concentrer sur la finalisation
    Les produits végétaliens peuvent devenir la nouvelle norme, mais comme il peut toujours y avoir de mauvaises choses à la fois légales et rentables, rien ne garantit que le business abolira à lui seul tous les produits animaux. Ainsi, les militant·e·s pourraient jouer un rôle pour s’assurer que nous remplissions notre mission à 100% et que nous parvenions à un nouvel équilibre. À cet égard, il est important que nous aidions à cimenter les nouvelles normes et pratiques dans les lois et les règlements, de sorte qu’il soit beaucoup plus difficile de revenir en arrière.
  • Les militant·e·s pourraient pousser l’éthique plus loin
    Beaucoup de militant·e·s s’inquiètent de savoir comment ce qui est végane est marchandisé et intégré au système capitaliste. J’ai été jusqu’à présent moins anticapitaliste que beaucoup de mes camarades militant·e·s, car j’estime qu’il n’y a pas d’alternative possible si on veut aider les animaux à court terme. Mais si nous parvenions à remplacer la plupart des produits d’origine animale par des produits végétaux, il serait censé de commencer à nous intéresser aux aspects problématiques du capitalisme (cela ne veut pas dire que se concentrer sur cela est totalement inutile dès aujourd’hui).
  • Les militant·e·s devraient alors s’assurer que les produits véganes respectent davantage de critères éthiques. Le végétal n’est pas tout, et les produits végétaliens peuvent non seulement être socialement injustes, mais encore nuire à la santé, être dommageables pour l’environnement, etc. Il sera nécessaire de continuer à améliorer notre alimentation au delà du seul végétalisme. Comme cela ne fait pas vraiment partie des activités de lobbying par les entreprises, ce rôle devrait plutôt être joué (et est déjà joué) par d’autres organisations et mouvements. De toute évidence, des aliments mauvais pour la santé et polluants existeraient également dans d’autres systèmes que le capitalisme. Mais il est facile de percevoir comment le système actuel encourage (ou ne pénalise pas) de telles tendances négatives.
  • Les militant·e·s pourraient se concentrer sur la sensibilisation et le changement d’opinion
    Les militant·e·s agissent pour la cause en laquelle iels croient. Les entrepreneur·e·s peuvent être motivé·e·s par les mêmes causes, mais bon nombre d’entre elles sont également motivé·e·s par le profit (cela vaut encore plus pour les investisseur·e·s, même si une partie d’entre elles peut être motivée par l’impact social). Je ne considère pas que les motivations soient extrêmement importantes pour le moment (si les gens agissent bien, mais pour des raisons qui ne sont pas idéales, ça me va aussi), mais je conviens que si nous voulons un changement durable, ou le risque de recul est minimisé, il vaut mieux que tout le monde se soucie des animaux. Je crois qu’une fois que notre société sera essentiellement végétalienne (pour quelque raison que ce soit), il sera beaucoup plus facile de voir que les animaux ont des intérêts à respecter et d’installer une réglementation pour les protéger, afin d’éviter tout retour en arrière. Néanmoins, il est toujours utile de sensibiliser sur ce sujet.
  • Les véganes et les militant·e·s pourraient envisager d’investir au lieu de faire des dons, et de passer leur temps à gagner de l’argent plutôt qu’à militer
    Investir dans une entreprise, par opposition à faire un don à une association, peut rapporter de l’argent. Et comme certaines entreprises ont un impact très positif pour les animaux, on pourrait affirmer qu’investir est une meilleure option que de faire des dons (ce qui est d’autant plus sûr si l’on choisit de donner son retour sur investissement). Étant donné la quantité d’investissement dans le secteur privé et les entreprises qui y participent, on pourrait toutefois faire valoir qu’il serait plus important de donner que d’investir (cet argument est également avancé par Lewis Bollard dans la newsletter susmentionnée).

Quelques conclusions préliminaires
Les secteurs militants et le business végane ont besoin l’un de l’autre. Nous pouvons supposer (bien que ça ne soit pas certain) que les militant·e·s véganes ou antispécistes ont, avec leurs efforts, contribué à accroître la demande de substituts de viande et de produits laitiers (même si des enquêtes montrent que les intérêts des animaux ne motivent que faiblement les gens qui achètent des alternatives aux produits carnés), contribuant ainsi à créer un marché pour les entreprises. Inversement, lorsque les militant·e·s plaident contre les produits animaux, iels doivent pouvoir proposer des alternatives. Plus ces alternatives sont bonnes et accessibles, plus le plaidoyer sera efficace et convaincant. La relation se renforce donc mutuellement.

Il y aura toujours besoin d’un discours en faveur des animaux. Ce discours vise principalement à amener les gens à changer d’opinion. Cependant, les changements d’opinion ne suffisent pas, car même dans un monde où presque tout le monde s’accorde pour dire que quelque chose ne va pas, les mauvais comportements se poursuivent. Nous avons besoin d’un changement d’opinion publique et d’alternatives accessibles, et c’est là que les entreprises entrent en jeu.

Compte tenu du rôle croissant que jouent les entreprises, nous devrions peut-être commencer à réfléchir aux changements possibles dans le rôle et les formes du discours militant. Je n’ai pas toutes les réponses, mais je suis assez sûr de moi quand j’écris que les secteurs militants et les entreprises devraient, à ce stade, avoir des relations collaboratives et d’entraide, plutôt que des relations conflictuelles.

Également publié ici: https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/04/13/le-role-du-militantisme-vegane-doit-il-changer-devant-le-succes-croissant-du-business-vegane/.


« Je n’ai rien a faire de ce que les gens pensent de moi »

Je vois ça encore et encore : des véganes qui disent qu’ils n’ont rien à faire de la façon dont ils sont perçus. ils disent qu’ils se fichent de ce que les gens pensent d’eux, de leurs opinions et de leurs habitudes. L’argument est le suivant : la seule chose qui compte, c’est que manger de la viande est mal, et nous ne devrions pas avoir peur de le dire. Nous devrions dire notre vérité, peu importe si elle fait mal ou si elle n’est pas confortable ou agréable.

Je pense que ces personnes se trompent quant aux raisons pour lesquelles on peut être doux et compatissant. Oui, bien sûr, certaines personnes ont peur de heurter les sentiments d’autrui et préfère se taire sur les injustices qu’elles voient (et je ne leur jette pas la pierre). Mais au delà de ça, il peut aussi être stratégique d’être doux, mesuré, non-jugeant et subtil, plutôt que d’être en colère et explicite. Se mettre les autres à dos L’aliénation des autres ne sert personne, y compris les animaux, car une fois que les gens seront hors de votre sphère d’influence lorsqu’ils cesseront de vous écouter (et la plupart le feront, si vous êtes trop rentre-dedans ou s’ils commencent à se sentir trop coupables).

Alors je dirais : s’il vous plaît, faites attention à ce que les autres pensent de votre message et de vous. Ça n’a rien à voir avec la vanité, ou la douceur, ou quoi que ce soit. Au contraire, tenir compte de la façon dont vous et votre message êtes perçus est une exigence pour changer les cœurs et les esprits.

Également publié ici :
https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/24/je-nai-rien-a-faire-de-ce-que-les-gens-pensent-de-moi/.

Sur la comparaison entre les droits des animaux et d’autres questions de justice sociale

Les véganes et les animalistes font souvent des comparaisons entre le mouvement des droits des animaux et d’autres mouvements de justice sociale, comme les campagnes contre l’esclavage, les luttes féministes, etc.

Bien que ces comparaisons soient souvent de bonnes illustrations pour faire comprendre certaines choses aux gens ou leur faire voir la question animale sous un autre angle, je pense qu’en même temps, nous devons être prudents avec les comparaisons et non seulement voir les similitudes, mais aussi les différences.

Je pense qu’il y a en particulier un problème lorsque les gens utilisent le parallèle avec les causes humaines pour justifier de NE PAS se battre pour des améliorations progressives.

Voici un exemple :
Une activiste pragmatique se dit favorable à certaines réformes réglementaires, comme l’interdiction de la castration sans anesthésie des porcelets. D’autres (Francione et ses partisans « abolitionnistes », par exemple) contrent avec ce genre de propos (c’est une vraie citation) :

Quelqu’un préconiserait-il la régulation de l’esclavage sexuel des enfants ? Nous dirions tous qu’il est de notre devoir moral de défendre la FIN absolue de l’esclavage sexuel des enfants, et que les « améliorations » sont totalement inadéquates, et spécistes.

Les mêmes personnes peuvent aussi argumenter que « nous ne ferions jamais campagne pour un viol sans cruauté« , et « ce n’est aucunement acceptable d’avoir juste un mercredi sans violence envers les femmes » (en référence aux lundis sans viande).

Je pense que la comparaison ici est, au mieux, très bancale (et c’est le moins qu’on puisse dire). L’esclavage sexuel des enfants, le viol ou le fait de battre sa femme sont des choses que 99% des gens désapprouvent. Tuer des animaux pour se nourrir est quelque chose qu’un petit pourcentage de la population désapprouve tout au plus, et les autres ne se contentent pas d’approuver, ils le célèbrent. De toute évidence, les questions qui bénéficient d’un soutien public aussi radicalement différent exigent des stratégies différentes.

En général, je pense que nous devrions être prudents lorsque nous établissons des parallèles entre la question animale et d’autres luttes sociales (humaines). Ne perdons pas de vue les différences qui sont pertinentes. Lorsque nous les perdons de vue, cela peut nous aveugler et nous pouvons croire que nous pourrions appliquer exactement les mêmes tactiques ou le même style de communication, alors que de meilleures options peuvent être envisageables.

Également publié ici : https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/24/sur-la-comparaison-entre-les-droits-des-animaux-et-dautres-questions-de-justice-sociale/.

Il est temps de faire des dons ! (et pourquoi la cause animale est un excellent choix)

Noël est le moment de l’année où les organismes reçoivent la plus grande partie de leurs dons de leurs sympathisants et soutiens. C’est le moment* où nous pouvons tous les aider à atteindre nos objectifs communs.

J’ai déjà écrit au sujet de l’importance de l’argent et de l’importance des associations. Faire campagne pour les animaux – ou pour toute autre cause – peut se faire à une échelle locale ou bénévolement, et c’est très bien. Mais nous avons aussi besoin de grandes organisations pour faire la différence. Elles doivent payer leur personnel ; elles comptent sur le travail d’experts ; elles doivent financer des publicités pour faire passer leur message, etc. Plus elles ont d’argent, mieux c’est.

Beaucoup de gens sont cyniques à l’idée de donner, croyant (ou souvent utilisant comme excuse le fait) que leur argent ne serait pas bien utilisé, mais qu’il resterait bloqué en cours de route et qu’il ne servirait qu’à payer des frais généraux ou des associations surchargées de ressources. Il y a sans aucun doute des pertes, et il y a des organisations inefficaces, mais il y en a aussi beaucoup d’excellentes, où les personnes se démènent pour faire avancer les choses, et où les dirigeantes pensent stratégiquement, afin de générer autant d’impact que possible.

L’altruisme efficace, un mouvement et une philosophie jeunes, consiste à identifier les meilleures causes, organisations et interventions, et à leur faire des dons (ou à faire du bénévolat ou travailler pour elles). Au sein du mouvement de l’altruisme efficace, il existe des méta-organisations (voir ci-dessous) qui font des recherches sur ce qui fonctionne le mieux. Les recommandations de ces méta-organisations sont nos meilleures pistes pour faire des dons efficaces qui changent des vies.

Comparer les bonnes causes et les associations ne devrait pas être tabou. Lorsque nous achetons un ordinateur, nous investissons dans quelque chose qui devrait fonctionner. Il en va de même pour nos dons : nous voulons faire de bons investissements. En effet, s’il y a un domaine où nous devons insister sur un grand retour sur investissement, c’est bien celui de la diminution de la souffrance et du sauvetage de vies.

Voici quelques critères que les personnes qui s’identifient comme « altruistes efficaces » utilisent pour choisir les causes et les organisations qu’elles soutiennent :

  • au moment de choisir une cause, regardez le nombre de victimes et l’intensité de leurs souffrances. Le paludisme, par exemple, tue plus de personnes que les maladies neurologiques rares. Et certains problèmes sont plus horribles que d’autres.
  • examinez le besoin de financement et la valeur ajoutée de votre don. Beaucoup d’argent est amassé pour les maladies génétiques neuromusculaires grâce au Téléthon. Il est peut-être temps de faire un don à autre chose….
  • donnez à des organisations qui travaillent pour ou dans des pays plus pauvres, où votre argent peut avoir beaucoup plus d’impact parce que les coûts y sont plus bas.
  • consulter les conseils d’experts qui ont fait la recherche pour vous. Des organisations qui recommandent les associations auxquelles faire des dons sont par exemple Givewell, The Life you Can Save, et – pour les causes animales – Animal Charity Evaluators.

Du point de vue de l’Altruisme Efficace, la défense des animaux d’élevage est une excellente cause à laquelle donner. Non seulement un grand nombre d’animaux d’élevage souffrent énormément, mais cette cause est également très négligée. De tout l’argent provenant des dons américains, seulement 1,5 % va aux animaux, et de cette infime partie, seulement 1 % va aux animaux d’élevage.


Ainsi, les animaux d’élevage reçoivent 0,015% des dons aux Etats-Unis.
Illustration : Dons aux Etats-Unis (source : Animal Charity Evaluators)

Enfin, quand vous donnez, faites-le savoir. Nous mettons beaucoup de choses sur nos murs Facebook qui peuvent faire rire les gens, mais nous sommes souvent timides à l’idée de partager nos bonnes actions, parce que nous pensons que ça ne se fait pas. Mais les personnes prennent leurs impressions de ce qu’est un bon comportement des autres. Lorsqu’elles voient beaucoup d’autres personnes autour d’elles qui font des dons, elles seront plus enclines à en faire elles-mêmes. Inversement, lorsqu’elles ne voient pas ce comportement, elles penseront que ce n’est pas un problème de ne pas faire de don. Donc, lorsque vous faites un don, parlez-en à d’autres personnes pour aider à normaliser le don. Pour donner un exemple, je donne chaque année 10% de mon revenu, ce qui s’élève à 2500 euros. Cette année, j’ai donné, entre autres, à Give Directly et à The Good Food Institute. Je viens de l’afficher sur Facebook. C’est un peu difficile, parce que vous vous ouvrez à la critique selon laquelle vous voudriez montrer à quel point vous êtes bon. Mais comme vous le comprenez, il ne s’agit pas de ça.

Vous n’avez peut-être pas d’argent à donner et vous faites du bénévolat. C’est super. Et, peut-être que vous n’avez pas le temps, mais que vous avez de l’argent. C’est très bien aussi, parce qu’avec votre argent, vous payez pour que d’autres personnes investissent du temps pour rendre le monde meilleur.

Merci pour quoi que vous fassiez, et bonne continuation !

*Je fais cette traduction en mars, mais c’est aussi le moment de donner hein !

Également publié ici : https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/18/il-est-temps-de-faire-des-dons-et-pourquoi-la-cause-animale-est-un-excellent-choix/.

Le nouvel atout de notre mouvement : les gros capitaux

« Nous avons la science, la logique et la morale de notre côté. Ce n’est qu’une question de temps avant que nous ne gagnions. »

La citation ci-dessus est de Bruce Friedrich, activiste très apprécié et de longue date, qui travaille maintenant à Farm Sanctuary. Je partage la conviction de Bruce qu’un jour, nous gagnerons. Je partage sa croyance dans le pouvoir de la science, de la logique et de la morale. Mais je suis heureux de voir que dernièrement, nous avons un nouveau facteur de notre côté : l’argent.

Ce n’est pas que le mouvement végane n’ait eu aucun argent dans le passé, mais aujourd’hui, c’est une toute nouvelle donne. Pour la première fois, on parie beaucoup d’argent sur les produits véganes. Des entreprises comme Hampton Creek, Beyond Beef et Impossible Foods ont littéralement récolté des centaines de millions de dollars de capital-risque. Pour découvrir d’autres de ces sociétés, cliquez ici.

Pour la première fois, les investisseurs peuvent entrevoir un avenir prometteur pour les alternatives à la viande, aux produits laitiers et aux œufs. Étant donné que la production de produits d’origine animale deviendra de plus en plus problématique pour des raisons environnementales et de plus en plus inacceptable pour des raisons éthiques, des gens comme Bill Gates et Biz Stone de Twitter ont ouvert leurs portefeuilles. Sergey Brinn de Google a investi dans la recherche sur la viande in vitro de Mark Post aux Pays-Bas, et Google a fait une offre d’achat pour Impossible Foods.

La valeur de la perception des investisseurs comme ceux qui parient actuellement sur des alternatives à la viande est importante : ces gens ne sont pas stupides. S’ils voient quelque chose d’intéressant dans les substituts de viande… eh bien, ça doit vouloir dire qu’il y a peut-être vraiment quelque chose derrière ça.

Mais au-delà de la simple valeur symbolique ou de la perception qu’on en a, les millions de dollars que ces investisseurs en capital-risque mettent à disposition permettent aux entrepreneurs de constituer des équipes de rêve et d’enrôler les meilleurs chercheurs, techniciens et spécialistes du marketing pour développer et commercialiser leurs nouveaux produits.

Si vous regardez la couverture médiatique à propos de ces nouvelles entreprises, vous pouvez voir que les entrepreneurs cherchent à imiter (et à améliorer) la viande (ou d’autres produits animaux) comme jamais auparavant. Ils veulent fabriquer un produit qui soit au minimum impossible à distinguer du produit animal original, mais qui, espérons-le, pourrait être encore meilleur. Et maintenant, ils ont l’argent, le cerveau et la technologie pour le faire. Les données à propos de Impossible Foods, Beyond Meat, Hampton Creek (substituts d’œufs) ou Muufri (vrai lait, mais pas d’animaux) sont à ce propos assez fascinantes.

Je pense qu’il n’est pas possible de surestimer l’importance de développer de bonnes alternatives aux produits d’origine animale. La viande a toujours une valeur symbolique (surtout dans les économies émergentes), mais en ce qui concerne les gens qui choisissent de manger de la viande pour des raisons culinaires, je suis sûr que presque personne n’insiste pour mettre dans sa bouche des morceaux d’un animal mort. Les gens recherchent plutôt un certain goût et une certaine texture. Si vous pouvez imiter exactement ce goût et cette texture (ou même les améliorer), et rendre les produits plus sains, plus durables et sans cruauté (tant que vous y êtes…) il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas emmener les omnivores à manger ces « alternatives » plutôt que les « produits animaux d’origine ».

Il ne fait aucun doute que tous ces développements se produisent dans le cadre capitaliste classique, ce qui n’est probablement pas la solution idéale. Cependant, il est malavisé d’appeler tout cela du « consumérisme végane », qui n’aurait rien à voir avec l’éthique. Rendre notre société moins dépendante de l’utilisation des animaux en développant des alternatives (dans l’alimentation, la recherche, l’habillement) est une priorité absolue. Il est crucial que les gens aient de bonnes solutions de rechange si nous voulons qu’ils puissent laisser libre cours à leur compassion.

Également publié ici :
https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/23/le-nouvel-atout-de-notre-mouvement-les-gros-capitaux/.