« Je n’ai rien a faire de ce que les gens pensent de moi »

Je vois ça encore et encore : des véganes qui disent qu’ils n’ont rien à faire de la façon dont ils sont perçus. ils disent qu’ils se fichent de ce que les gens pensent d’eux, de leurs opinions et de leurs habitudes. L’argument est le suivant : la seule chose qui compte, c’est que manger de la viande est mal, et nous ne devrions pas avoir peur de le dire. Nous devrions dire notre vérité, peu importe si elle fait mal ou si elle n’est pas confortable ou agréable.

Je pense que ces personnes se trompent quant aux raisons pour lesquelles on peut être doux et compatissant. Oui, bien sûr, certaines personnes ont peur de heurter les sentiments d’autrui et préfère se taire sur les injustices qu’elles voient (et je ne leur jette pas la pierre). Mais au delà de ça, il peut aussi être stratégique d’être doux, mesuré, non-jugeant et subtil, plutôt que d’être en colère et explicite. Se mettre les autres à dos L’aliénation des autres ne sert personne, y compris les animaux, car une fois que les gens seront hors de votre sphère d’influence lorsqu’ils cesseront de vous écouter (et la plupart le feront, si vous êtes trop rentre-dedans ou s’ils commencent à se sentir trop coupables).

Alors je dirais : s’il vous plaît, faites attention à ce que les autres pensent de votre message et de vous. Ça n’a rien à voir avec la vanité, ou la douceur, ou quoi que ce soit. Au contraire, tenir compte de la façon dont vous et votre message êtes perçus est une exigence pour changer les cœurs et les esprits.

Également publié ici :
https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/24/je-nai-rien-a-faire-de-ce-que-les-gens-pensent-de-moi/.

Sur la comparaison entre les droits des animaux et d’autres questions de justice sociale

Les véganes et les animalistes font souvent des comparaisons entre le mouvement des droits des animaux et d’autres mouvements de justice sociale, comme les campagnes contre l’esclavage, les luttes féministes, etc.

Bien que ces comparaisons soient souvent de bonnes illustrations pour faire comprendre certaines choses aux gens ou leur faire voir la question animale sous un autre angle, je pense qu’en même temps, nous devons être prudents avec les comparaisons et non seulement voir les similitudes, mais aussi les différences.

Je pense qu’il y a en particulier un problème lorsque les gens utilisent le parallèle avec les causes humaines pour justifier de NE PAS se battre pour des améliorations progressives.

Voici un exemple :
Une activiste pragmatique se dit favorable à certaines réformes réglementaires, comme l’interdiction de la castration sans anesthésie des porcelets. D’autres (Francione et ses partisans « abolitionnistes », par exemple) contrent avec ce genre de propos (c’est une vraie citation) :

Quelqu’un préconiserait-il la régulation de l’esclavage sexuel des enfants ? Nous dirions tous qu’il est de notre devoir moral de défendre la FIN absolue de l’esclavage sexuel des enfants, et que les « améliorations » sont totalement inadéquates, et spécistes.

Les mêmes personnes peuvent aussi argumenter que « nous ne ferions jamais campagne pour un viol sans cruauté« , et « ce n’est aucunement acceptable d’avoir juste un mercredi sans violence envers les femmes » (en référence aux lundis sans viande).

Je pense que la comparaison ici est, au mieux, très bancale (et c’est le moins qu’on puisse dire). L’esclavage sexuel des enfants, le viol ou le fait de battre sa femme sont des choses que 99% des gens désapprouvent. Tuer des animaux pour se nourrir est quelque chose qu’un petit pourcentage de la population désapprouve tout au plus, et les autres ne se contentent pas d’approuver, ils le célèbrent. De toute évidence, les questions qui bénéficient d’un soutien public aussi radicalement différent exigent des stratégies différentes.

En général, je pense que nous devrions être prudents lorsque nous établissons des parallèles entre la question animale et d’autres luttes sociales (humaines). Ne perdons pas de vue les différences qui sont pertinentes. Lorsque nous les perdons de vue, cela peut nous aveugler et nous pouvons croire que nous pourrions appliquer exactement les mêmes tactiques ou le même style de communication, alors que de meilleures options peuvent être envisageables.

Également publié ici : https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/24/sur-la-comparaison-entre-les-droits-des-animaux-et-dautres-questions-de-justice-sociale/.

Il est temps de faire des dons ! (et pourquoi la cause animale est un excellent choix)

Noël est le moment de l’année où les organismes reçoivent la plus grande partie de leurs dons de leurs sympathisants et soutiens. C’est le moment* où nous pouvons tous les aider à atteindre nos objectifs communs.

J’ai déjà écrit au sujet de l’importance de l’argent et de l’importance des associations. Faire campagne pour les animaux – ou pour toute autre cause – peut se faire à une échelle locale ou bénévolement, et c’est très bien. Mais nous avons aussi besoin de grandes organisations pour faire la différence. Elles doivent payer leur personnel ; elles comptent sur le travail d’experts ; elles doivent financer des publicités pour faire passer leur message, etc. Plus elles ont d’argent, mieux c’est.

Beaucoup de gens sont cyniques à l’idée de donner, croyant (ou souvent utilisant comme excuse le fait) que leur argent ne serait pas bien utilisé, mais qu’il resterait bloqué en cours de route et qu’il ne servirait qu’à payer des frais généraux ou des associations surchargées de ressources. Il y a sans aucun doute des pertes, et il y a des organisations inefficaces, mais il y en a aussi beaucoup d’excellentes, où les personnes se démènent pour faire avancer les choses, et où les dirigeantes pensent stratégiquement, afin de générer autant d’impact que possible.

L’altruisme efficace, un mouvement et une philosophie jeunes, consiste à identifier les meilleures causes, organisations et interventions, et à leur faire des dons (ou à faire du bénévolat ou travailler pour elles). Au sein du mouvement de l’altruisme efficace, il existe des méta-organisations (voir ci-dessous) qui font des recherches sur ce qui fonctionne le mieux. Les recommandations de ces méta-organisations sont nos meilleures pistes pour faire des dons efficaces qui changent des vies.

Comparer les bonnes causes et les associations ne devrait pas être tabou. Lorsque nous achetons un ordinateur, nous investissons dans quelque chose qui devrait fonctionner. Il en va de même pour nos dons : nous voulons faire de bons investissements. En effet, s’il y a un domaine où nous devons insister sur un grand retour sur investissement, c’est bien celui de la diminution de la souffrance et du sauvetage de vies.

Voici quelques critères que les personnes qui s’identifient comme « altruistes efficaces » utilisent pour choisir les causes et les organisations qu’elles soutiennent :

  • au moment de choisir une cause, regardez le nombre de victimes et l’intensité de leurs souffrances. Le paludisme, par exemple, tue plus de personnes que les maladies neurologiques rares. Et certains problèmes sont plus horribles que d’autres.
  • examinez le besoin de financement et la valeur ajoutée de votre don. Beaucoup d’argent est amassé pour les maladies génétiques neuromusculaires grâce au Téléthon. Il est peut-être temps de faire un don à autre chose….
  • donnez à des organisations qui travaillent pour ou dans des pays plus pauvres, où votre argent peut avoir beaucoup plus d’impact parce que les coûts y sont plus bas.
  • consulter les conseils d’experts qui ont fait la recherche pour vous. Des organisations qui recommandent les associations auxquelles faire des dons sont par exemple Givewell, The Life you Can Save, et – pour les causes animales – Animal Charity Evaluators.

Du point de vue de l’Altruisme Efficace, la défense des animaux d’élevage est une excellente cause à laquelle donner. Non seulement un grand nombre d’animaux d’élevage souffrent énormément, mais cette cause est également très négligée. De tout l’argent provenant des dons américains, seulement 1,5 % va aux animaux, et de cette infime partie, seulement 1 % va aux animaux d’élevage.


Ainsi, les animaux d’élevage reçoivent 0,015% des dons aux Etats-Unis.
Illustration : Dons aux Etats-Unis (source : Animal Charity Evaluators)

Enfin, quand vous donnez, faites-le savoir. Nous mettons beaucoup de choses sur nos murs Facebook qui peuvent faire rire les gens, mais nous sommes souvent timides à l’idée de partager nos bonnes actions, parce que nous pensons que ça ne se fait pas. Mais les personnes prennent leurs impressions de ce qu’est un bon comportement des autres. Lorsqu’elles voient beaucoup d’autres personnes autour d’elles qui font des dons, elles seront plus enclines à en faire elles-mêmes. Inversement, lorsqu’elles ne voient pas ce comportement, elles penseront que ce n’est pas un problème de ne pas faire de don. Donc, lorsque vous faites un don, parlez-en à d’autres personnes pour aider à normaliser le don. Pour donner un exemple, je donne chaque année 10% de mon revenu, ce qui s’élève à 2500 euros. Cette année, j’ai donné, entre autres, à Give Directly et à The Good Food Institute. Je viens de l’afficher sur Facebook. C’est un peu difficile, parce que vous vous ouvrez à la critique selon laquelle vous voudriez montrer à quel point vous êtes bon. Mais comme vous le comprenez, il ne s’agit pas de ça.

Vous n’avez peut-être pas d’argent à donner et vous faites du bénévolat. C’est super. Et, peut-être que vous n’avez pas le temps, mais que vous avez de l’argent. C’est très bien aussi, parce qu’avec votre argent, vous payez pour que d’autres personnes investissent du temps pour rendre le monde meilleur.

Merci pour quoi que vous fassiez, et bonne continuation !

*Je fais cette traduction en mars, mais c’est aussi le moment de donner hein !

Également publié ici : https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/18/il-est-temps-de-faire-des-dons-et-pourquoi-la-cause-animale-est-un-excellent-choix/.

Le nouvel atout de notre mouvement : les gros capitaux

« Nous avons la science, la logique et la morale de notre côté. Ce n’est qu’une question de temps avant que nous ne gagnions. »

La citation ci-dessus est de Bruce Friedrich, activiste très apprécié et de longue date, qui travaille maintenant à Farm Sanctuary. Je partage la conviction de Bruce qu’un jour, nous gagnerons. Je partage sa croyance dans le pouvoir de la science, de la logique et de la morale. Mais je suis heureux de voir que dernièrement, nous avons un nouveau facteur de notre côté : l’argent.

Ce n’est pas que le mouvement végane n’ait eu aucun argent dans le passé, mais aujourd’hui, c’est une toute nouvelle donne. Pour la première fois, on parie beaucoup d’argent sur les produits véganes. Des entreprises comme Hampton Creek, Beyond Beef et Impossible Foods ont littéralement récolté des centaines de millions de dollars de capital-risque. Pour découvrir d’autres de ces sociétés, cliquez ici.

Pour la première fois, les investisseurs peuvent entrevoir un avenir prometteur pour les alternatives à la viande, aux produits laitiers et aux œufs. Étant donné que la production de produits d’origine animale deviendra de plus en plus problématique pour des raisons environnementales et de plus en plus inacceptable pour des raisons éthiques, des gens comme Bill Gates et Biz Stone de Twitter ont ouvert leurs portefeuilles. Sergey Brinn de Google a investi dans la recherche sur la viande in vitro de Mark Post aux Pays-Bas, et Google a fait une offre d’achat pour Impossible Foods.

La valeur de la perception des investisseurs comme ceux qui parient actuellement sur des alternatives à la viande est importante : ces gens ne sont pas stupides. S’ils voient quelque chose d’intéressant dans les substituts de viande… eh bien, ça doit vouloir dire qu’il y a peut-être vraiment quelque chose derrière ça.

Mais au-delà de la simple valeur symbolique ou de la perception qu’on en a, les millions de dollars que ces investisseurs en capital-risque mettent à disposition permettent aux entrepreneurs de constituer des équipes de rêve et d’enrôler les meilleurs chercheurs, techniciens et spécialistes du marketing pour développer et commercialiser leurs nouveaux produits.

Si vous regardez la couverture médiatique à propos de ces nouvelles entreprises, vous pouvez voir que les entrepreneurs cherchent à imiter (et à améliorer) la viande (ou d’autres produits animaux) comme jamais auparavant. Ils veulent fabriquer un produit qui soit au minimum impossible à distinguer du produit animal original, mais qui, espérons-le, pourrait être encore meilleur. Et maintenant, ils ont l’argent, le cerveau et la technologie pour le faire. Les données à propos de Impossible Foods, Beyond Meat, Hampton Creek (substituts d’œufs) ou Muufri (vrai lait, mais pas d’animaux) sont à ce propos assez fascinantes.

Je pense qu’il n’est pas possible de surestimer l’importance de développer de bonnes alternatives aux produits d’origine animale. La viande a toujours une valeur symbolique (surtout dans les économies émergentes), mais en ce qui concerne les gens qui choisissent de manger de la viande pour des raisons culinaires, je suis sûr que presque personne n’insiste pour mettre dans sa bouche des morceaux d’un animal mort. Les gens recherchent plutôt un certain goût et une certaine texture. Si vous pouvez imiter exactement ce goût et cette texture (ou même les améliorer), et rendre les produits plus sains, plus durables et sans cruauté (tant que vous y êtes…) il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas emmener les omnivores à manger ces « alternatives » plutôt que les « produits animaux d’origine ».

Il ne fait aucun doute que tous ces développements se produisent dans le cadre capitaliste classique, ce qui n’est probablement pas la solution idéale. Cependant, il est malavisé d’appeler tout cela du « consumérisme végane », qui n’aurait rien à voir avec l’éthique. Rendre notre société moins dépendante de l’utilisation des animaux en développant des alternatives (dans l’alimentation, la recherche, l’habillement) est une priorité absolue. Il est crucial que les gens aient de bonnes solutions de rechange si nous voulons qu’ils puissent laisser libre cours à leur compassion.

Également publié ici :
https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/23/le-nouvel-atout-de-notre-mouvement-les-gros-capitaux/.

Vous voulez rendre le monde meilleur ? Vous devriez peut-être repenser votre relation avec l’argent.

Avez-vous, comme moi, grandi en pensant que l’argent ne rend pas heureux et qu’il y a des choses beaucoup plus importantes dans la vie ? Avez-vous été élevé avec l’idée que l’argent est sale, et quelque chose à éviter ? Que la soif d’argent pourrait faire de vous une mauvaise personne ? Le résultat d’une telle éducation – et d’une telle façon de penser – peut être que vous êtes une personne gentille et attentionnée, avec moins d’argent que ce que vous auriez pu avoir. Et, c’est dommage, parce que vous auriez pu utiliser cet argent pour faire le bien.

L’argent : le Saint Graal ?
Je me suis rendu compte que ce ne sont pas seulement les gens avides qui ont une relation problématique avec l’argent, mais aussi les gens que j’appellerai les « bienfaisants » [do-gooders] (avec tout mon respect, et par défaut d’un meilleur mot). Tandis que les gens avides peuvent vivre avec l’idée que l’argent est la chose la plus merveilleuse au monde et en vouloir toujours plus, les bienfaisants vont souvent le fuir autant qu’ils le peuvent, pensant que c’est une mauvaise chose. Ils verront la richesse comme un vice et la pauvreté comme une vertu (je sais que cette dichotomie entre les salauds avides et les bienfaisants est un peu trop simpliste, mais utilisons-la pour le bien de l’argumentaire).

Vous pourriez mal me comprendre
Vous commencez peut être à vous boucher le nez, un peu dégoûté par le fait que sur ce blog « à but non lucratif », j’écrive sur le fait de faire – ou du moins de ne pas renier – de l’argent. Cela ressemble presque au texte d’un gourou de la finance qui vous dit que c’est votre droit de devenir riche, non ? Mais le fait que vous ayez ce sentiment prouverait exactement ce que je veux dire.

Laissez moi vous mettre un peu à l’aise. Tout d’abord, je ne parle pas de devenir super riche ici (je détaillerai ça plus tard). Je ne parle pas non plus de gagner davantage d’argent pour votre propre bien (bien que je ne condamnerais pas cela). Je suggère plutôt que nous apprenions à apprécier la valeur de l’argent pour les bonnes choses que nous pouvons en faire. Et non, je ne crois pas que les dons ou le philanthro-capitalisme résoudront tous les problèmes dans le monde, et je pense aussi que nous avons besoin de solutions plus systémiques. Je crois qu’il y a pas mal de problèmes avec la façon dont beaucoup d’argent est parfois gagné, avec le rôle que l’argent joue dans notre société et avec la façon dont les gens s’y prennent pour en gagner plus. Et aussi, je crois que le capitalisme débridé souffre de beaucoup de défauts.


Mais, je crois aussi que davantage d’argent entre les mains de gens bons et bienveillants est une bonne chose, et que les altruistes ne devraient pas laisser seuls les plus cupides gagner de l’argent.

Ma carrière sans beaucoup d’argent
Parce que le fait de dire à des militants qu’ils devraient peut-être se soucier davantage de l’argent me donnera inévitablement l’air peu vertueux aux yeux de certains, permettez-moi d’ajouter que ma propre carrière de vingt ans comme défenseur des droits des animaux a été largement non rémunérée ou pour de très faibles profits. J’avais la possibilité de le faire, parce que ma compagne est propriétaire de la maison où nous vivons (grâce à ses grands-parents) ; nous n’avons donc pas à payer de loyer et nous en louons une partie par l’intermédiaire d’AirBnb, ce qui nous procure un peu plus de revenus. Le fait, cependant, que je puisse faire mon activisme sans être rémunéré ne signifie pas que je suis contre le fait que les gens gagnent de l’argent grâce à l’activisme. Si l’on peut gagner sa vie en continuant à faire quelque chose de bien, et ainsi avoir plus de temps pour le faire, quel serait le problème ?

20.000 euros à la poubelle ?
Revenons là où nous en étions. Voici ce que j’ai réalisé : parce que je n’ai jamais appris à m’intéresser à l’argent, j’ai manqué des occasions de mieux faire. Mes parents sont des gens très éthiques qui se soucient de rendre le monde meilleur. Mais, en ne m’apprenant pas à valoriser suffisamment l’argent et en me donnant l’impression que je devrais m’en méfier, ils ont peut-être réduit par inadvertance mes chances de faire le bien.

Permettez-moi d’illustrer cela plus concrètement. Je me souviens qu’à un moment donné – il y a une vingtaine d’années – j’avais environ dix mille euros sur mon compte bancaire (à l’époque, c’était dans une monnaie différente, mais peu importe). Supposons que je n’aie pas eu besoin de toucher ce montant depuis lors, et qu’il soit resté dans mon compte d’épargne. Le taux d’intérêt moyen sur un compte d’épargne au cours des vingt dernières années en Belgique a été d’environ 2 %. Si j’avais investi les 10.000 € initiaux dans quelque chose (actions ou obligations, par exemple) qui m’aurait offert un taux d’intérêt plus élevé (disons un 7 % raisonnable et réaliste), mon capital aurait augmenté à environ 36.000 €. C’est une différence de plus de 20.000 €. Et c’est juste sur cette petite somme initiale. Notez que l’intérêt actuel est habituellement inférieur à 1 %, alors que les taux d’inflation sont à 2 % ; ainsi, votre argent perd rapidement sa valeur dans un compte d’épargne de base.


Einstein appelait l’intérêt composé la huitième merveille du monde

Le problème, c’est que je n’avais aucune connaissance financière et que je n’étais ni motivé ni stimulé pour en apprendre davantage à ce sujet. Einstein appelait l’intérêt composé la huitième merveille du monde (voir cette page pour en savoir un peu plus), mais je n’ai vraiment réalisé comment ça marche que cette année, à 44 ans. Ce n’est aussi que maintenant que je me rends compte que beaucoup de choses que nous pensons de l’investissement sont des clichés erronés, et que lorsqu’on le fait correctement et sagement, investir n’est pas aussi risqué que ce que la plupart des gens le pensent. En fait, une phrase que j’ai lue à maintes reprises est que “nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas investir”. Je suis peut-être particulièrement vieux jeu et lent, mais il doit y avoir beaucoup plus de gens comme moi – parmi les bienfaisants, surtout. (Je suppose que l’attitude « argent = mal » est plus répandue en Europe qu’aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde.)

Tout le bien que vous pouvez faire
Si aujourd’hui, vous êtes toujours convaincue que l’argent est sale et mauvais, et que vous n’en voulez pas, votre réaction pourrait être : 1. “et alors ?” et 2. “investir comme ça est contraire à l’éthique, de toute façon”. Je vais répondre brièvement à ces arguments, mais je ne me fais pas d’illusion pour faire changer les plus anticapitaliste des lecteurs. Ce n’est pas grave.
En ce qui concerne « et alors ? » : si vous y réfléchissez rationnellement pendant une minute, vous savez qu’il n’y a aucun doute que l’argent puisse être utilisé pour faire le bien. Vous pourriez faire du bien avec cet argent de plusieurs façons :
– Vous pourriez en faire don à une association.
– Vous pourriez l’investir dans une startup sociale et écologique.
– Vous pourriez même vivre avec pendant un an ou deux ans (selon l’endroit où vous vivez), de sorte que vous n’ayez pas à occuper un emploi rémunéré et puissiez avoir davantage de temps pour faire du bénévolat.
– Vous pourriez vous en servir pour monter votre propre projet.

Je pense qu’il est clair qu’il vaut mieux avoir cet argent que de ne pas l’avoir. À moins, bien sûr, que gagner cet argent en investissant ne soit nécessairement contraire à l’éthique (ce qui est la seconde objection). Il y a évidemment de nombreuses façons contraires à l’éthique de gagner de l’argent. Vous pouvez investir sans discernement dans des actions ou des fonds où votre argent sera utilisé pour de mauvaises choses. Mais il n’en est pas nécessairement ainsi, et de nombreuses banques offrent aujourd’hui des possibilités de placement éthiques. Ces derniers ne sont peut-être pas entièrement satisfaisants pour tout le monde, mais il est possible de trouver des façons d’investir sûres et saines, ou du moins neutres. De plus, en plus d’augmenter vos propres rendements, vous aideriez ces entreprises à croître en les aidant à mobiliser des capitaux. Et, si vous le souhaitez, en tant qu’actionnaire, vous pourriez même participer et voter à leur assemblée générale annuelle et aider à déterminer le cours de l’entreprise.
Certains diront qu’en participant au marché boursier, on contribue à un système qui est fondamentalement faussé et problématique. Mais il en va de même si vous placez votre argent sur un compte d’épargne – parce que c’est aussi une façon d’investir et de contribuer à des systèmes que vous pourriez réprouvez – et avec encore moins de contrôle, en plus ! Beaucoup d’entre nous ont probablement des idées simplistes sur le capitalisme. Cette conférence de Jonathan Haidt illustre bien cela.

Regardons d’autres objections à l’idée de se faire de l’argent – qui m’ont toutes influencées à un moment ou à un autre, ou qui m’influencent encore partiellement.

« L’argent corrompt. Les gens qui s’intéressent à l’argent ne se soucient pas des autres. »
Je ne pense pas qu’il y ait une loi de la nature qui dicte que l’argent corrompt. Il se peut aussi que les gens qui sont avides au départ soient ceux qui acquièrent beaucoup d’argent, plutôt que l’inverse. En tout cas, dans ce post, je ne parle pas du tout de l’accumulation impitoyable de richesses par tous les moyens possibles. Je parle simplement de donner un peu d’intérêt à l’argent et de l’investir de façon éthique, afin que nous ayons davantage de moyens à notre disposition pour faire le bien.
N’oubliez pas non plus les gens qui sont devenus vraiment riches et qui, à cause de cela, retournent une grande partie de leur richesse à la société et l’investissent, par exemple, dans le mouvement animaliste ou tout autre mouvement. Notre mouvement est en fait financé dans une large mesure par des gens qui ont gagné beaucoup d’argent (espérons de la façon la plus sympathique possible) et qui en font don à une cause qui leur tient à cœur.

« L’argent n’a pas d’importance. »
Certaines personnes – souvent celles qui s’intéressent à la spiritualité – soutiennent que l’argent n’est pas ce qui fait tourner le monde et qu’en réalité il est sans importance. « Il ne s’agit pas de ce que vous avez, mais de qui vous êtes », etc. Je dirais : essayez de dire ça aux pauvres. Il est probable que seuls ceux qui sont assez privilégiés peuvent dire de telles choses (même s’il peut y avoir quelques grains de vérité dans ces opinions ici et là).

« L’argent et le rôle qu’il joue dans notre société est fondamentalement problématique. »
Tant que nous ne sommes pas plus éclairés et que nous n’avons pas les moyens de nous fournir librement ce dont nous avons besoin, l’argent est un moyen pratique d’échanger des biens et services. En même temps, je pense que c’est un moyen assez primitif, et je peux imaginer des sociétés et des mondes dans lesquels nous ne l’utiliserions plus. Trop de choses sont déterminées par l’argent dont nous disposons, et ne devraient pas l’être. Voici un exemple simple : pour une personne avec peu d’argent, il est beaucoup plus difficile de prendre un train en première classe. Pourtant, il se peut qu’elle en ait un plus grand besoin : elle peut avoir besoin de réfléchir, avoir des problèmes de concentration, souffrir de crises de panique et avoir davantage besoin de calme, etc. Le fait que son niveau de richesse détermine comment elle peut voyager ne semble pas optimal du tout.

Si nous voulons de nouveaux systèmes, nous aurons aussi besoin d’argent pour cela. Même si vous détestez le capitalisme et que vous voulez le renverser, vous le ferez probablement plus vite si vous avez de l’argent pour aider à créer un mouvement. Dans mon pays, on tente de créer un nouveau type de banque (une banque du peuple). Pour commencer, ils ont besoin… d’argent. Je pense qu’une bonne façon de voir les choses est que tout nouveau système que nous allons construire sera construit en partie ou principalement avec l’argent des anciens systèmes…

Mes conclusions préliminaires
Si j’avais des enfants (je n’en ai pas et je ne veux pas), j’essaierais de leur enseigner que l’argent n’est pas une fin en soi, mais qu’en tant que moyen pour atteindre de nobles résultats, il peut être extrêmement utile. Je m’assurerais qu’ils ne grandissent pas en pensant que l’argent, et que gagner de l’argent, est mauvais, pervers ou corrupteur. J’essaierais de les élever avec le désir de devenir des gens intègres, qui valorisent aussi l’argent pour le bien qu’ils peuvent en faire. Je leur enseignerais quelques notions de finance et les avertirais de ne pas sous-estimer ou surestimer les risques associés aux placements.

Beaucoup de personnes bienfaisantes pourraient aussi repenser légèrement leur relation avec l’argent. Il serait bon que les mouvements altruistes informent leurs membres et leurs militants de l’importance de l’argent. Si les jeunes commencent à investir judicieusement et durablement à l’âge de 22 ans, par exemple, après l’obtention de leur diplôme, ils peuvent se constituer un capital qui peut faire une différence incroyable dans le monde. Je n’ai pas regardé les chiffres et je ne sais pas s’il y en a, mais je soupçonne que de nombreux militants, tous mouvements confondus, sont des personnes avec peu de capital.
Et si nous étions mieux nanties, et si nous avions davantage de moyens à dépenser pour notre mouvement et notre propre bonheur ? Et si on ne laissait pas l’argent aux seuls cupides. L’argent, bien qu’il soit souvent l’objet d’abus ou considéré comme une fin en soi, n’est rien de plus qu’un outil. C’est un outil tout comme le marketing est un outil. Nous pouvons choisir de nous abstenir d’utiliser ces outils et de laisser leur utilisation entre les mains de personnes qui sont souvent susceptibles d’en abuser, ou nous pouvons les utiliser nous-mêmes et en faire quelque chose de bien.

PS : vous voulez en savoir plus sur les placements financiers ? Les sites web sur la question sont innombrables, mais j’ai trouvé ce podcast vraiment bon.

Également publié ici:
https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/16/vous-voulez-rendre-le-monde-meilleur-vous-devriez-peut-etre-repenser-votre-relation-avec-largent/.

Le plaidoyer végane, sans complaisance ou pragmatique ?

Le 28 janvier 2017, j’ai eu une discussion en direct Facebook avec Casey Taftsur le thème de la défense du véganisme. Casey est le fondateur de Vegan Publishers, auteur de Motivational methods for vegan advocacy : A clinical psychology perspective, et est professeur de psychiatrie à la l’école de médecine de l’Université de Boston. Pour ce qui est de la militance végane, Casey estime que la promotion d’un objectif final végane clair est le meilleur moyen de réduire et de mettre fin à l’utilisation des animaux et que nous devrions veiller à ne pas promouvoir ce qui contribue le plus à notre utilisation des animaux (le spécisme). Pour ma part, je crois que même s’il y a une place pour cette approche, ce n’est pas ce dont on a le plus besoin à l’heure actuelle. Je maintiens que demander aux gens de réduire leur consommation de produits d’origine animale est utile pour créer un monde végane et ne constitue pas une trahison des principes véganes ou des animaux. Cet article est en partie un résumé, en partie une analyse de la discussion que nous avons eue. Tout au long du texte, je ferai des liens vers des articles de blog connexes que j’ai déjà écrits.

Une discussion courtoise de part et d’autre
Tout d’abord, malgré nos différents points de vue, la discussion entre Casey et moi a été amicale et civilisée, et j’ai trouvé en Casey une critique respectueuse de mes opinions. Lorsque j’ai accepté la suggestion de Casey de parler, c’était pour moi mon premier objectif : avoir une discussion constructive bien que nos opinions divergent. Au niveau méta, je suis très intéressé par la façon dont des personnes ayant des opinions très différentes peuvent encore avoir des conversations courtoises (c’est un peu un des objectifs déclarés par Sam Harris pour son podcast Waking Up). En raison de nos expériences différentes, de notre éducation différente, de notre ADN différent, nous sommes tenus de vivre le monde différemment et d’avoir des opinions différentes sur bien des choses. Je crois que l’une des principales conditions pour créer un monde meilleur est que nous soyons capables de discuter de ces différences. Lorsque nous rencontrons des personnes qui ont des opinions différentes, il est important d’être charitables les unes envers les autres et de commencer par croire que l’autre personne a de bonnes intentions. Donc, je suis reconnaissant que Casey et moi ayons pu le faire.

Points d’accord
Bien que nos points de vue soient très différents, ce n’est pas que Casey et moi sommes en désaccord sur chaque question ou aspect du militantisme végane. En lisant son livre, en préparation de notre discussion, je me suis retrouvé d’accord avec un certain nombre de choses : évidemment avec l’objectif abolitionniste, mais aussi l’idée qu’en fin de compte les gens doivent voir ce que nous faisons aux animaux comme une question de justice sociale.

Je suis d’accord avec lui sur l’importance d’une conversation respectueuse mais assertive, et sur le renforcement des comportements positifs plutôt que la punition des comportements non désirés. Je comprends qu’il veuille construire un mouvement plus grand en incluant des groupes démographiques qui ont été largement exclus du militantisme végane. Je partage sa position contre la misanthropie. Je conviens que nous n’avons pas assez de recherches pour dire trop de choses avec un degré de certitude trop élevé.

Une approche pragmatique
La principale différence entre nos approches est que Casey croit que nous ne devrions jamais préconiser moins que le véganisme, et que si nous le faisons, nous trahissons les animaux, ainsi que nos convictions, et que nous pourrions ainsi saper activement notre argumentaire en faveur du véganisme. Moi, par contre, je crois qu’il n’y a, pour ainsi dire, aucune obligation morale de toujours et partout présenter le véganisme comme une obligation morale. S’il y a une obligation, c’est de faire ce qui marche.

Il est important de souligner que la stratégie que je suggère – sur ce blog, dans mes conférences et de façon plus détaillée dans mon livre How to Create a Vegan World – n’est pas la seule stratégie qui devrait remplacer toutes les autres. Il s’agit plutôt d’une stratégie complémentaire, mais – je pense – nécessaire. Je crois qu’en cela je diffère de beaucoup d’ »abolitionnistes » qui croient qu’il n’y a qu’une seule bonne façon de défendre le véganisme, et qui considèrent tout ce qui est moins que cela comme une aberration à la fois inefficace et contraire à l’éthique. Il est tout aussi important de souligner que je crois au même objectif : l’idée que nous devrions cesser d’utiliser les animaux à des fins humaines et minimiser la souffrance animale.

Mon opinion, très brièvement, est qu’il est plus facile d’amener beaucoup de personnes à réduire leur consommation que d’amener beaucoup de personnes à devenir véganes, et que, par conséquent, c’est le moyen le plus rapide de faire basculer le système : les flexitariennes sont celles qui ont été et sont le moteur de la demande de produits alternatifs végétaux. Une demande plus élevée (en particulier de la part de ces flexitariennes) conduit évidemment à une offre plus importante de bonnes alternatives. Grâce à plus d’alternatives, il devient de plus en plus facile pour tout le monde de passer à une alimentation à base de plantes (voir Ce que le véganisme peut apprendre du sans-gluten) et à être ouvert aux arguments éthiques en faveur des animaux. J’insiste sur le fait qu’en plus d’essayer d’influencer l’opinion des personnes dans l’espoir qu’elles changeront leur comportement, nous devons aussi les aider à changer leur comportement en premier (manger davantage végétal, quel que soit le degré ou leur raison), afin qu’elles ouvrent plus facilement leur cœur et leur esprit à la situation horrible dans laquelle se trouvent les animaux. Un autre exemple serait aussi le cas des végétaliens soucieux de leur santé qui évoluent vers le véganisme éthique.

Ce vers quoi vous tendez dépend de la où vous en êtes. Nous sommes actuellement tellement investis dans l’utilisation des animaux, tant au niveau individuel qu’au niveau sociétal/économique, qu’il est très difficile de commencer à penser différemment à propos de la consommation d’animaux. (Une rapide introduction à mon point de vue dans cette vidéo.)

Si nous sommes d’accord qu’une masse critique de flexitariennes est importante, il est également important de voir quels arguments convainquent les personnes à réduire leur consommation de produits animaux. La santé et l’environnement semblent être des arguments efficaces dans ce contexte ; nous devrions donc les utiliser.

Le pragmatisme = trahison ?
Maintenant, Casey et d’autres sont peut-être d’accord pour dire que tout cela est peut-être vrai, mais que pour nous, végétaliens, préconiser la réduction, c’est tolérer implicitement la consommation d’animaux et minimiser la question de justice sociale qu’est le véganisme ou le droit des animaux. L’un des arguments souvent utilisés pour appuyer cette affirmation est de dire que nous ne le ferions pas dans le cas des humains. Nous ne préconiserions pas une réduction de l’esclavage, une réduction de la violence familiale, une régulation de la violence faite aux enfants ; nous demanderions que cela cesse.

Cet argument semble très élégant à première vue, mais je crois qu’il est tout à fait faux. J’ai déjà écrit à ce sujet (voir Sur la comparaison des droits des animaux avec d’autres questions de justice sociale et Les lundis sans esclavage, mais en gros, comparer, par exemple, la violence faite aux enfants ou le fait de battre sa femme en mangeant des produits animaux, c’est comparer quelque chose que 99 % des gens détestent et acceptent d’interdire complètement, avec quelque chose que presque autant de gens non seulement approuvent mais célèbrent.

Les défenseurs du point de vue de Casey peuvent alors répondre : mais peu importe ce que les gens pensent de ces questions, ce qui compte, c’est que nous pouvons comparer les animaux humains et non humains et que nous avons raison de le faire. Eh bien, je crois que si nous voulons mettre au point une approche efficace pour empêcher les gens de faire quelque chose, nous devons vraiment tenir compte de la situation actuelle de la société, et pas seulement de notre situation en tant que militantes. Comparer le fait de manger des produits d’origine animale à celui de battre sa femme sera souvent inefficace, et les gens peuvent se sentir fortement accusés et moralement mis en question (les sentiments d’hostilité ne conduiront généralement pas à des changements).

D’ailleurs, si vous croyez vraiment que ces questions sont (presque) identiques, alors qu’en est-il de ceci : que feriez-vous si vous voyiez un homme battre sa femme, ou un enfant, ou si vous voyiez quelqu’un acheter un esclave ? Si vous en aviez le pouvoir, vous l’arrêteriez, non ? Donc, étant donné que ces questions seraient comparables, êtes-vous moralement obligée d’en faire autant lorsque vous voyez des gens acheter de la viande dans un supermarché ou la préparer dans leur cuisine ? Devriez-vous saisir la viande de leurs mains ou les empêcher physiquement d’acheter ou de cuire de la viande ? Il ne me semble pas. L’analogie, comme toutes les analogies, n’est peut-être pas parfaite, mais je pense que cela montre que même nous, véganes, pensons que ces situations et problèmes sont différents. De même, bien que j’apprécie le l’expérience de Casey et tout ce qu’il fait pour les animaux et les victimes de violence familiale (et les agresseurs), je crois qu’il est problématique de comparer le traitement des agresseurs familiaux avec le traitement des non-véganes. Par exemple, Casey écrit que la plupart des agresseurs qu’il traite ont reçu l’ordre des tribunaux de le voir, ce qui est révélateur de la différence, en soi.

J’argumentais autrefois comme Casey, depuis une position de « fondement moral ». J’ai changé d’avis et d’approche après des années de plaidoyer et de campagne. L’essentiel pour moi n’est pas d’être cohérent avec mon idéologie ou mes théories, mais d’être cohérent avec les résultats. Si quelque chose donne de bons résultats, je le ferai. Je me sentirai fidèle à moi-même et à mes croyances, même si, selon certains, mon approche n’est pas conforme à l’orthodoxie végane (lire à ce propos : Véganisme : idéologie contre résultats).

Recherche sur l’efficacité
Un autre point sur lequel je ne suis pas d’accord avec Casey, c’est notre opinion à propos de la recherche effectuée par des organismes comme ACE (Animal Charity Evaluators), Faunalytics (anciennement le Humane Research Council) et d’autres. Casey a qualifié leurs recherches de pseudoscience et a décrit comment leurs études ne suivaient pas les principes de base de la science. Bien que j’apprécie le fait que, d’après son expérience en tant que professeur de psychologie clinique avec beaucoup d’expérience pratique, Casey puisse apporter beaucoup de points intéressants au débat, je suis sûr qu’il sait aussi qu’il n’est pas le seul expert. Je n’entrerai pas dans le détail des études en question, mais je ferai simplement quelques commentaires généraux à ce sujet.

Comme je l’ai dit, je conviens que nous n’avons pas été en mesure de mener assez de recherches pour énoncer beaucoup de choses avec un très haut degré de certitude. Notez que cela ne signifie pas que nous n’avons rien pour l’instant. De plus, il y a aussi beaucoup de choses que nous pouvons tirer de recherches plus générales dans des domaines comme la psychologie, le marketing et la sociologie. Il y a aussi le bon sens, et nos expériences combinées – même si nous devons être prudentes avec toutes ces sources de données et de connaissances. Quoi qu’il en soit, je suis très heureux que de plus en plus d’argent soit accordé et investi dans la recherche.

Casey semble éprouver une grande méfiance à l’égard des résultats de la recherche (effectuée principalement par les groupes susmentionnés) jusqu’à présent, notamment parce que – si je l’ai bien compris et interprété – les résultats (préliminaires) semblent souvent indiquer que les demandes incrémentielles sont justifiées. Casey s’appuie sur des théories et sur sa propre expérience qui, selon lui, pointent dans des directions différentes, basées sur des théories et des recherches psychologiques, telles que la théorie de la fixation des objectifs et le modèle transthéorique de changement (les étapes du changement). Il ne croit pas que les résultats des travaux dans ces domaines suggèrent que les demandes incrémentielles soient les plus efficaces et que, dans le cas de Faunalytics et autres, les données ont été interprétées de manière biaisée pour confirmer les opinions originelles (incrémentielles) des chercheuses. Casey parle ici principalement de l’étude Faunalytics sur les anciennes végétariennes et végétali ennes. Che Green de Faunalytics a répondu dans la section commentaire de cet article par Casey. Je ne suis pas d’accord avec les conclusions que Casey tire de la recherche – voir Que pouvons-nous apprendre de la recherche sur les ex-végétariens ?

Je pense que dans tout cela, il est utile de se demander : qu’est-ce qui pourrait nous faire changer d’avis ? J’ai l’impression que certaines personnes – je ne dis pas nécessairement Casey ici – n’accepteront aucune preuve, car les accepter irait à l’encontre de leurs théories. En d’autres termes, il n’y a aucun moyen de contredire les conclusions de ces personnes (ce qui est révélateur d’une attitude non-scientifique).

Personnellement, je fais assez confiance aux recherches effectuées par des groupes comme ACE et Faunalytics. Leurs études ont été menées dans le but précis de découvrir ce qui fonctionne, et ils n’ont aucun intérêt à se leurrer eux-mêmes. Même s’il serait sage de rester critique (comme pour tout), j’aime à supposer que les personnes travaillant sur la recherche en appuis du plaidoyer végane feraient de leur mieux pour éviter les méthodologies bancales et donc les résultats erronés.

Les grands groupes et l’argent
Je ne partage pas non plus la méfiance de Casey à l’égard des « grands groupes ». Il est tout à fait possible que de grandes organisations s’égarent et recueillent parfois simplement de l’argent pour financer leur propre existence, sans faire grand-chose pour les causes qu’elles défendent. Cependant, il n’y a évidemment aucune raison de penser que c’est toujours ou même habituellement le cas. Si une bonne organisation est capable de recueillir beaucoup d’argent, c’est une bonne chose. Les grandes organisations ont besoin de fonds pour payer leur personnel et, par conséquent, doivent recueillir des fonds. Plus un groupe peut consacrer d’heures de travail à la libération des animaux, plus les animaux seront aidés (non, tout ne sera pas fait par des bénévoles). L’argent est une ressource nécessaire non seulement pour libérer plus de temps de travail, mais aussi pour faire de la sensibilisation. Mieux nous utilisons cet argent, le plus nous pourrons en recevoir des gens, des entreprises et des gouvernements (souvent en le détournant d’autres usages, plus neutres ou moins nobles – voir L’argent de l’argent dans notre mouvement).

Concilier différents points de vue
Casey et moi avons terminé notre discussion en examinant ce que nous pouvons faire pour mieux nous entendre et pour concilier ces points de vue parfois opposés. Voici quelques idées :

  • J’ai parlé de ce avec quoi j’ai commencé ce poste : la confiance. Nous devons être capables de croire que nous avons toutes les mêmes bonnes intentions (même si aucune d’entre nous n’est entièrement pure dans ses intentions – nous sommes humaines, pas saintes). (voir aussi : Les abolitionnistes et les pragmatiques peuvent-elles jamais se faire confiance ?)
  • Nous devons également garder l’esprit ouvert et être prêts à changer d’opinion. Et, nous devons pratiquer ce que j’appelle la slow opinion.
  • Bien que certaines approches soient nettement meilleures que d’autres et que toutes les stratégies n’aient pas été créées sur un pied d’égalité, tant que nous ne savons pas exactement ce qui fonctionne le mieux, le pluralisme stratégique et le fait d’expérimenter différentes approches sont (dans une certaine mesure) de bonnes choses.
  • Il est possible que différentes approches puissent être mieux appliquées dans différents contextes. Une approche végétalienne « sans complaisance » (unapologetic) peut être utile dans les conversations individuelles où l’on voit que la personne est ouverte d’esprit, alors que les approches incrémentielles et pragmatiques peuvent faire beaucoup mieux dans le cas de tentatives pour provoquer un changement institutionnel. En effet, essayer de changer les individus (comme le font souvent les personnes qui militent seules ou les groupes locaux) est très différent de plaider pour un changement institutionnel (comme le font souvent les groupes plus grands et plus professionnels). De même, il est souvent plus efficace d’aborder les politiciens avec un message sur la santé ou l’environnement que de les aborder avec un message sur les droits des animaux ou un message végane « sans complaisance ». Comprendre ces différences contextuelles peut nous rendre plus tolérantes à l’égard d’approches auxquelles nous n’adhérons habituellement pas. (Voir aussi : La militance végane : la différence entre les individus et les groupes).
  • Ce qui est efficace est aussi une question de facteur temps. Les choses qui peuvent ne pas fonctionner (ou ne pas fonctionner de façon optimale) aujourd’hui pourraient très bien fonctionner (ou fonctionner beaucoup mieux) dans dix ou vingt ans. Je pense que pour le moment nous devrions adopter une approche essentiellement pragmatique et qu’au fur et à mesure que le temps passe et que les gens deviennent de moins en moins dépendants des produits animaux, une approche sans complaisance sera de plus en plus productive. (voir aussi : La bonne stratégie au bon moment.)

Encore une fois, malgré nos différences, j’apprécie le travail que fait Casey et j’apprécie le fait que nous ayons eu une discussion constructive.

Vous pouvez suivre l’intégralité de la discussion (70 minutes) ici.

Également publié ici :
https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/10/le-plaidoyer-vegane-sans-complaisance-ou-pragmatique/.

La slow opinion, prendre le temps d’avoir un avis

Vous avez déjà lu des articles à propose de l’importance de savoir prendre son temps au quotidien ? Je ne suis pas vraiment fan. Du moins, pas pour les progressistes, celles* qui veulent faire du monde un endroit meilleur. Ce sont des personnes qui doivent être rapides et productives. Quand on parle de commerce, je suis tout à fait en faveur d’y aller plus doucement. « La vitesse n’a pas d’importance, » a dit Gandhi, « si vous allez dans la mauvaise direction. » Cependant, les bonnes causes, les organisations à but non lucratif, les actrices du changement, vont généralement dans la bonne direction. Alors bonne chance dans leurs avancées, en leur souhaitant de ne pas trop avoir à ralentir.

Cependant, il y a un domaine où je crois qu’être rapide est presque toujours une erreur : la formation d’opinions. Les forums Web, les médias sociaux – où il faut une seconde pour mettre un commentaire ou un sarcasme – contribuent à « l’opinion rapide ». C’est donc le moment de lancer un nouveau concept : après le slow food et le slow tout, permettez-moi de vous présenter le slow opinion.

Les opinionnistes lentes sont conscientes de la complexité de la vie et de la société actuelle. C’est pourquoi elles refusent de se forger une opinion avant d’avoir bien réfléchi et d’être bien informées.

Mais la lenteur de l’opinion ne se limite pas à une réflexion approfondie et à l’information. C’est aussi une question d’empathie. Les opinionnistes lentes se demandent : comment serait-ce d’être à la place de ces personnes ? Quels sont les arguments importants pour elles ? Dans quelle position se trouvent-elles ? Pourraient-elles avoir une bonne raison de dire, d’écrire ou de faire cela ? De quoi ne suis-je pas au courant dans cette discussion ?

Un avantage de la lenteur de l’opinion – peut-être le plus grand – est que le jugement, la condamnation et l’offense des autres sont réduits à leur minimum. La slow opinion devrait s’appliquer envers presque tout et à tout le monde, y compris les politiciens et autres célébrités. Ce sont aussi des gens.

La slow opinion implique également que l’on peut respecter le fait que quelqu’un ne veuille pas prendre une décision tout de suite, parce qu’elle manque d’information ou n’a pas eu le temps de réfléchir à cette question. Une telle suspension d’opinion ne doit pas être perçue comme un manque de volonté, une faiblesse ou un manque d’intelligence, mais doit être interprétée comme une sorte de processus de maturation nécessaire pour parvenir à une décision de qualité ou à une opinion solide.

Cette lenteur ne doit pas non plus être considérée comme une neutralité injustifiée ou le refus de prendre position (même si ce dernier peut être honorable en soi). Cela s’applique également lorsqu’il s’agit de sujets apparemment évidents. Chacun peut penser à des exemples par lui-même, mais dans mon entourage, par exemple, il est évident d’être anti-OGM, de condamner certains partis politiques et politiciens, d’être antireligieux, etc. La lenteur de l’opinion s’applique à toute question à laquelle les progressistes croient avoir déjà trouvé la réponse il y a longtemps, lorsqu’il semble tabou d’oser ne serait-ce que d »y réfléchir ou douter de la question.

La slow opinion est à ne pas confondre avec certaines choses. Ce n’est pas la même chose que de faire des réunions ou des discussions sans fin. Et elle n’a pas besoin d’être appliqué dans toutes les circonstances. Il y a des moments où une opinion rapide est cruciale, et où c’est la seule chose que nous pouvons faire. Et je comprends qu’il y a des moments où notre passion ou notre expertise nous mènera à une avoir une opinion rapide.

La slow opinion a ses inconvénients. Le plus grand danger est ce qu’on appelle la paralysie de l’analyse : trop réfléchir, essayer de prendre trop de choses en compte et donc ne pas arriver à une conclusion, ou seulement beaucoup trop tard. C’est une excellente façon d’ennuyer les gens, et cela bloquera ou retardera chaque processus.

Mais quand la slow opinion est bien faite, c’est une excellente chose. Imaginez que tout le monde, avant de dire ou d’écrire quelque chose, prenne la slow opinion à cœur. Imaginez des personnes qui, en participant aux discussions, ne diraient pas oui ou non trop vite. Imaginez des personnes qui donnent à leurs émotions la bonne place, qui veulent penser rationnellement, objectivement, logiquement avant d’arriver à une conclusion. Des personnes qui veulent être informées et qui disent : « Laisse-moi y réfléchir, je te recontacte. » Des personnes qui demandent : « Aurez-tu un bon article sur cette position, que je pourrais lire avant de répondre ? » Des personnes qui sont honnêtes envers elles-mêmes et qui sont prêtes à changer d’avis. Des personnes qui ne se contentent pas de poser leurs avis, mais qui posent aussi de vraies questions pour mieux comprendre. Et qui lorsqu’elles formulent leur position, le feraient en disant « à mon humble avis » de temps en temps, et ne le feraient pas ironiquement, mais sincèrement.

Je crois que le mouvement végane peut beaucoup bénéficier de la slow opinion et de l’approfondissement de la réflexion. Cela nous aiderait à porter moins de condamnations, tant dans notre camps que dans celui d’en face. Et cela nous aiderait à éviter le dogmatisme inhérent à une grande partie de notre mouvement et nous aiderait à être ouvertes aux idées nouvelles.

Également publié ici :
https://questionsdecomposent.wordpress.com/2019/03/10/la-slow-opinion-prendre-le-temps-davoir-un-avis/

Sept Réponses possibles des entreprises du secteur de la viande et des produits laitiers à la croissance du véganisme

Ben & Jerry's vegan flavors

Les produits véganes gagnent rapidement en popularité. Le principal moteur de cette croissance ne vient pas des végétaliens, mais des gens qui aiment acheter et goûter des produits uniquement végétaux de temps en temps, pour quelque raison que ce soit (santé, animaux, environnement, variété… ou simplement parce qu’ils sont là et ont bon goût). Les entreprises qui produisent de la viande et des produits laitiers et qui n’offrent pas de produits 100 %végétaux peuvent répondre à la croissance du marché végétalien (et peut-être au déclin du marché de la viande et des produits laitiers) de plusieurs façons. Ci-dessous, je passe brièvement en revue ces différentes réponses, en commençant par les réponses conservatrices et défensives, puis en passant aux réponses plus progressistes et radicales.

1. Jouer les autruches

Il y a encore pas mal d’entreprises – bien qu’elles soient de moins en moins nombreuses – qui croient que la tendance végane n’est qu’une mode qui va passer. D’autres se rendent compte que la croissance de la viande et des produits laitiers peut stagner en permanence et pourrait davantage décliner dans le monde occidental, mais espèrent profiter de la demande croissante pour leurs produits dans les pays en développement. En effet, à mesure que le revenu par habitant augmente en Chine, en Inde et dans d’autres pays d’Asie et d’Amérique latine, la demande de produits d’origine animale devrait, sauf nouvelle donne, augmenter considérablement (et même doubler d’ici 2050). Les entreprises du secteur de la viande et des produits laitiers espèrent pouvoir répondre à cette demande internationale croissante. Ces possibilités d’exportation ne sont cependant pas données. Ces pays sont de plus en plus conscients des problèmes posés par la production de produits animaux et les nouvelles technologies, comme la viande propre, risquent de jouer les trouble-fêtes. En outre, à l’avenir, nombre de ces pays répondront probablement de plus en plus à leurs propres besoins et acquerront davantage d’expertise de l’élevage industriel, plutôt que d’importer de la viande et des produits laitiers de l’Ouest.

2. Tenter de la ralentir ou de la stopper.

Certaines entreprises luttent ou tentent de saboter l’intérêt croissant pour les aliments d’origine végétale ou, à cette fin, la sensibilisation croissante aux questions de bien-être animal et de droits des animaux. Un exemple évident est la manière dont l’industrie de la viande et l’industrie laitière en Europe et aux États-Unis ont fait pression pour interdire l’utilisation de noms de viandes et produits laitiers (comme « steak », « hamburger » ou « fromage ») pour désigner des produits végétaux. En Europe, ce lobbying a été couronné de succès et a conduit au fait que le lait de soja ou d’avoine ne peut plus être appelé « lait » mais doit porter d’autres noms (comme « boisson »). En France, il en va déjà de même pour les produits carnés, de sorte qu’un steak végétarien ou végétalien ne peut plus s’appeler ainsi (nota du 06/01/2018, cette loi à été annulée par le gouvernement fin 2018). Aux États-Unis, des initiatives similaires ont échoué jusqu’à présent, mais d’un autre côté, nous avons vu des lois dites « ag-gag »(bâillonnement agricole) dans de nombreux États. Ces lois interdisent de prendre des photos de fermes industrielles, par exemple, afin d’empêcher les défenseurs des animaux d’enquêter sous couverture. D’autres mesures répressives similaires ont été prises, en particulier en Autriche.

3. « Innovation traditionnelle »

Pour continuer à vendre suffisamment de produits, de nombreuses entreprises doivent constamment innover. « L’innovation traditionnelle » – le terme est une sorte d’oxymore intentionnel – désigne pour moi ce que les entreprise font les entreprises de viande et de produits laitiers qui créent des produits innovants mais basés sur produits animaux. Par exemple, le lait sans lactose – un produit laitier que le secteur laitier veut vendre aux personnes intolérantes au lactose – ou le lait avec certaines saveurs.

Beaucoup plus innovant – je le place encore ici mais il pourrait aussi être sous le point suivant – sont les produits hybrides. Ces produits sont composés à la fois de produits animaux et végétaux. Imaginez un « lait » qui est en partie du lait de vache et en partie du lait d’avoine, ou une saucisse qui contient 70 % de viande et 30 % de blé – deux catégories de produits qui existent réellement.

4. Développer des alternatives pour la viande es les produits laitiers

De plus en plus d’entreprises sont encore plus audacieuses et lancent des alternatives sans produits animaux aux produits qu’elles proposent déjà. Les marques de glaces Ben&Jerry’s et Haagen Dazs, par exemple, ont lancé des saveurs 100% végétales. En Allemagne, l’entreprise Ruggenwalder Muhle, implantée depuis longtemps dans le secteur de la viande, a lancé de nombreux produits végétariens ou végétaliens.

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Ben & Jerry, végétales saveurs

5. Les entrées dans le capital de sociétés spécialisées dans le végétal

Certaines entreprises se préparent ou se protègent contre le déclin de la demande en produits d’origine animale en investissant dans d’autres entreprises qui produisent des produits de remplacement. Le fonds d’investissement de Tyson Food a acheté une participation dans la société végane Beyond Meat et a également investi dans des startups impliquées dans le développement de la viande propre. General Mills a investi dans Kite Hill (qui offre des fromages à base de plantes), ainsi que dans Beyond Meat. Cargill et Tyson Foods ont investi dans Memphis Meat, une jeune entreprise californienne qui tente de commercialiser de la viande propre, et qui a déjà produit des prototypes propres de boulettes de viande et de canard.

6. L’acquisition d’une société spécialiste du végétal

Les entreprises du secteur de la viande et des produits laitiers ont également la possibilité, non d’acheter seulement une participation dans une entreprise végane, mais de l’acquérir complètement. Cela peut être une bonne idée lorsque l’entreprise spécialisée dans les produits animaux n’a pas l’expertise ou l’ambition de mettre sur le marché ses propres produits de remplacement assez rapidement. Le géant laitier Danone a acheté Whitewave foods, qui possède des marques comme Silk, Alpro (une entreprise européenne de laits végétaux), ainsi que certaines marques de produits laitiers biologiques. Danone a payé plus de 11 milliards de dollars pour l’acquisition, mais cela lui permet de faire son entrée sur le marché américain – où elle était faible – ainsi que sur le marché végétal et biologique. Il existe de nombreux autres exemples d’acquisitions semblables, comme l’acquisition par la société laitière finlandaise Valio de la société suédoise de lait d’avoine Oddlygood, ou l’acquisition par Saputo Canada de Morningstar, entre autres. Le célèbre fromager végétal Daiya a quant à lui été racheté par la société japonaise Otsuka.

Pour les véganes qui n’aiment pas que les spécialistes de la viande s’impliquent dans des entreprises véganes, il est important d’être conscient du fait qu’à travers leurs investissements ou leurs acquisitions, la société qui investit ou la nouvelle société mère peut soutenir la croissance de l’entreprise végane. Outre les fonds destinés au développement de nouveaux produits ou aux budgets publicitaires, une société participant au capital ou une société mère peut également apporter son expertise en matière de recherche et de développement pour améliorer un produit. Un responsable d’Alpro, par exemple, a expliqué comment l’expertise de sa nouvelle maison mère Danone en matière de fermentation serait très utile pour améliorer encore la qualité des yaourts d’Alpro. D’autres déclarent qu’une société mère peut apporter ses contrats avec des chaînes de supermarchés (ou peut-être même de restaurants) pour aider à améliorer la distribution des produits. Il est également important de noter qu’il est très probable qu’une entreprise spécialiste des produits animaux sera beaucoup moins susceptible d’essayer de saboter la croissance du véganisme (option 2 ci-dessus) si elle en tire déjà profit.

7. La transformation complète en une entreprise spécialisée dans le végétal

Enfin, une entreprise spécialisée dans les produits animaux peut devenir une entreprise végane. C’est à ce stade un phénomène très rare, mais il se produit, et on ne peut qu’espérer qu’il se produira de plus en plus. C’est le cas, par exemple, de la laiterie traditionnelle new-yorkaise Elmhurst, qui est aujourd’hui une entreprise spécialiste du végétal. Elle continue à vendre du lait, mais elle est passée des vaches aux noix pour sont approvisionnement.

Si nous voulons que le mode de vie végane se répande davantage, il est nécessaire que les entreprises traditionnelles puissent s’engager d’une manière ou d’une autre, et qu’elles aient une plus grande variété d’options que la simple faillite ou le fait de devenir véganes du jour au lendemain – deux situations très rares.

Également publié ici : https://www.vegan-france.fr/blog/sept-reponses-possibles-des-entreprises-du-secteur-de-la-viande-et-des-produits-laitiers-a-la-croissance-du-veganisme/.

Ce que nous pouvons apprendre des abolitionnistes de l’esclavage du 19e siècle [Interview]

La plupart des « végétaliens éthiques » (les personnes qui refusent les produits d’origine animale pour des raisons morales) seraient d’accord pour dire que l’objectif du mouvement de défense des droits des animaux est l’abolition de l’exploitation des animaux à des fins humaines. En ce sens, ils sont tous « abolitionnistes ». Le terme abolitionniste vient des personnes qui ont plaidé en faveur de l’abolition de l’esclavage aux 18e et 19e siècles en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne. Mais dans quelle mesure ceux qui préconisent l’abolition de l’exploitation animale peuvent-ils se comparer et s’inspirer des abolitionnistes de l’esclavage ? Les objectifs et la tactique étaient-ils similaires ? Peut-on apprendre quelque chose de leurs échecs et de leurs succès ? J’ai interviewé le Dr Wlodzimierz Gogloza pour nous aider à répondre à ces questions. Nous allons nous concentrer sur le mouvement anti-esclavagiste en Amérique du Nord.

W. Gogloza est professeur adjoint de droit à l’Université Maria Curie Sklodowska de Lublin, en Pologne, où il enseigne des cours et des séminaires sur l’histoire des idées, les traditions légales du monde et les études de gestion. Il a co-écrit un livre, co-édité sept ouvrages scientifiques et publié des dizaines de travaux académiques sur divers sujets, dont les franges radicales du mouvement anti-esclavagiste américain, la tradition individualiste britannique et les premières idées managériales et organisationnelles. Il est également bénévole pour Open Cages / Anima International en tant que conseiller juridique et coordinateur de campagne.

Vegan Strategist : Tout d’abord, qui étaient ces abolitionnistes de l’esclavage du 19e siècle ? Qu’est-ce qui les définit réellement ?

Wlodek Gogloza : La première chose à comprendre est que, dans le mouvement anti-esclavagiste nord-américain, les prétendus abolitionnistes étaient une minorité. Pas plus de 300 000 personnes se sont déclarées abolitionnistes avant la guerre civile. La population des États-Unis à cette époque était d’environ 31 millions d’habitants. En outre, les soi-disant abolitionnistes étaient très dispersés dans le nord : même dans les États les plus septentrionaux où le mouvement anti-esclavagiste était le plus puissant, il n’y avait que quelques endroits où une personne sur dix était abolitionniste.

Les abolitionnistes étaient essentiellement ceux qui souscrivaient aux trois demandes de l’ « American Anti-Slavery Society » (le principal groupe abolitionniste aux États-Unis). La première revendication était l’abolition immédiate de la servitude humaine (parfois appelée « immédiatisme », par opposition au gradualisme). La seconde : aucune compensation pour les propriétaires d’esclaves et aucune émigration forcée (« expatriation ») d’anciens esclaves. La troisième demande était que tous les anciens esclaves obtiennent les droits civils. Ces trois objectifs avaient le même poids, et si quelqu’un rejetait un seul d’entre eux, ils ne sont pas considéré comme abolitionnistes.

Parenthèse. L’immédiatisme est une approche du travail collaboratif qui prône une valeur immédiate du contenu. Cette approche réunit plusieurs contributeurs qui croient que le travail réalisé doit être à tout moment de qualité.

Parmi les abolitionnistes américains les plus influents et les plus connus figurent William Lloyd Garrison, Frederick Douglass, Angelina et Sarah Grimké, Abby Kelley Foster, Lucretia Mott, Wendell Phillips, Joshua Leavitt et Charles Sumner. Ils ne se sont pas toujours entendus sur toutes les questions relatives à l’abolition, en particulier sur la manière dont l’émancipation des esclaves devrait être réalisée, mais ils ont tous convenu que les trois demandes susmentionnées n’étaient pas négociables.

Ces demandes ne semblent pas trop controversées à nos yeux d’aujourd’hui… ?

Et pourtant, elles étaient extrêmement controversés à l’époque. C’est surtout la position antiraciste sans compromis de leur dernière revendication qui donnait l’apparence des abolitionnistes de fondamentalistes fous.

Le racisme était beaucoup plus répandu qu’aujourd’hui, et même parmi les militants anti-esclavagistes, de nombreuses personnes avaient des attitudes racistes. L’idée que les Afro-Américains devraient avoir les mêmes droits que les citoyens blancs consternait même les personnes qui considéraient l’esclavage comme une abomination.

Le président Lincoln, par exemple, voulait aider les esclaves, mais en raison de la stigmatisation attachée au mouvement abolitionniste, il a tout mis en œuvre pour se démarquer des abolitionnistes. Un homme qui fit campagne pour Abraham Lincoln en 1860 se plaint : « On m’a dénoncé comme impudent, fantasmagorique, immature et, pire que tout, abolitionniste » (1).

Ainsi, au sein du mouvement anti-esclavagiste au sens large, quelles seraient les revendications de ceux qui n’appartenaient pas à la fraction abolitionniste ?

Certaines personnes étaient en faveur d’une sorte de compensation pour les propriétaires d’esclaves, d’autres voulaient renvoyer les esclaves libérés en Afrique. Lincoln, par exemple, et Harriet Beecher Stowe, auteur du séminal « La Case de l’Oncle Tom », étaient des partisans de cette dernière idée, connue sous le nom de colonisation. D’autres encore voulaient se débarrasser de l’esclavage de manière plus progressive.

Y a-t-il eu des gens qui partageaient toutes les idées des abolitionnistes, mais ne les ont pas portée en campagne pour des raisons pragmatiques ?

De nombreux quakers ont donné leur accord de principe aux abolitionnistes, mais ont refusé de participer aux activités des abolitionnistes, qu’ils considéraient comme perturbatrices et indisciplinées. Leur position était connue sous le nom de « quiétisme ». Il y avait aussi beaucoup de gens qui ont été dérangés par certains points de vue marginaux sur le gouvernement et la religion organisée tenus par des membres très importants de l’AASS. William Lloyd Garrison et ses partisans, connus sous le nom de Garrisonians, qui plaidaient ouvertement pour une approche de l’anarchisme avaient une influence particulièrement polarisante sur le vaste mouvement anti-esclavagiste.

Certains défenseurs des droits des animaux, notamment Gary Francione, qui a façonné la soi-disant « approche abolitionniste », et ses partisans aiment comparer la lutte pour la libération des animaux à la lutte des abolitionnistes de l’esclavage, se voyant dans une situation similaire. Qu’est-ce qu’ils trouvent particulièrement inspirant ?

Je crois que les abolitionnistes des droits des animaux modernes, au sens de Gary Francione et d’autres, aiment la position sans compromis et sans équivoque des abolitionnistes de l’esclavage. Ils semblent également très attachés aux deux tactiques qu’ils associent étroitement aux Garrisoniens et aux autres immédiatistes du 19e siècle: l’abstention et la persuasion morale. Voici, à titre d’exemple, une citation représentative de Gary Francione :

Garrison était clair : si vous vous opposez à l’esclavage, vous arrêtez de participer à l’institution. Point. Vous émancipez vos esclaves. Vous rejetez l’esclavage et vous n’avez pas honte de votre opposition. Vous n’essayez pas de le cacher. Vous exprimez ouvertement et sincèrement, mais de manière non violente, votre « opposition morale persistante et sans compromis » à l’esclavage, qui est « un système d’immoralité sans bornes ». De même, si vous pensez que l’exploitation des animaux est une mauvaise chose, la solution n’est pas de favoriser une exploitation « heureuse ». La solution consiste à devenir végétalien, à définir clairement le véganisme en tant que fondement moral sans équivoque et à s’engager dans une éducation végane créative et non-violente afin de convaincre les autres de ne pas participer à un système d ’« immoralité sans bornes ». (2)

Je crois fermement, cependant, que les parallèles que les abolitionnistes des droits des animaux établissent entre leur position et celle des abolitionnistes de l’esclavage du 19e siècle sont faux et reposent sur une compréhension très superficielle du mouvement abolitionniste d’origine et de la réalité sociale et politique dans laquelle il se trouvait émergé.

Regardons d’abord cette « persuasion morale ». Quelle était l’importance de cette tactique pour les abolitionnistes de l’esclavage ?

La société américaine anti-esclavagiste a eu recours à la persuasion morale dans les années 1830 pour mettre fin à l’esclavage en faisant appel à la conscience chrétienne des propriétaires d’esclaves et en les convaincant que l’esclavage était un grand péché et devait être immédiatement abandonné. C’était une tactique religieuse employée par ce qui était essentiellement un mouvement religieux.

L’AASS a vu le jour à la suite du « Deuxième Grand Réveil », un réveil religieux protestant qui a balayé les États-Unis au cours de la première moitié du 19e siècle. Les personnes associées au Grand Réveil ont souligné le pouvoir d’un individu à renoncer au péché et à encourager ses frères chrétiens à lutter pour leur sainteté personnelle.

Presque tous les premiers abolitionnistes sont issus de ce milieu. En fait, l’AASS peut être considéré comme une coalition laïque de revivistes quakers, baptistes et congrégationalistes, qui souhaitait inciter les propriétaires d’esclaves à renoncer au péché d’esclavage et à libérer volontairement leurs esclaves.

Quelle forme cette persuasion morale a-t-elle prise dans la pratique ?

La tactique s’est traduite par une campagne de propagande massive. Pendant près de deux ans, l’AASS a imprimé de 20 000 à 50 000 brochures anti-esclavagistes par semaine. Ils les ont envoyées par la poste à des propriétaires d’esclaves, à des responsables des gouvernements fédéral et des États, à des politiciens, à des rédacteurs en chef de journaux, à des ministres et à des prédicateurs de tout le pays, mais plus particulièrement du Sud. En 1836, les abolitionnistes inondèrent les États-Unis de propagande anti-esclavagiste, envoyant plus d’un million de pamphlets, affiches, recueils de chansons et même de lectures pour les jeunes enfants.

Les abolitionnistes ont également envoyé leurs conférenciers les plus engagés dans des tournées de conférences dans le Nord, tenu des réunions publiques dans les principales villes du nord, organisé des foires, des bazars et des pique-niques, ainsi que des veillées et des groupes de prière.

Quel a été le succès de ces efforts ?

Tout cela a nécessité d’énormes ressources et des milliers d’activistes, mais les résultats ont été très décourageants. Alors que certains propriétaires d’esclaves ont libéré leurs esclaves, la grande majorité des habitants du sud ont réagi avec une hostilité extrême à la propagande des abolitionnistes, notamment en brûlant des courriers abolitionnistes dans des bureaux de poste et en violant des abolitionnistes et en entraînant la mort de plusieurs d’entre eux. En fin de compte, la campagne s’est révélée contre-productive. Cela a en réalité durci l’engagement des propriétaires d’esclaves envers l’esclavage.

Comment ?

Après la guerre d’indépendance, beaucoup de Sudistes ont cru que l’esclavage était un mal, bien qu’il fût un mal nécessaire. Au début de 1840, cela changea et, pour beaucoup de Sudistes, l’esclavage était devenu – pour citer un discours du sénateur Albert Gallatin Brown du Mississippi – « une grande bénédiction morale, sociale et politique – une bénédiction pour l’esclave et une bénédiction pour les maître ”(3). Lors d’un discours tristement célèbre, John C. Calhoun a insisté sur le fait que « l’esclavage était un bien positif » (4), il résultait directement de la « campagne postale » des abolitionnistes.

Les abolitionnistes ont-ils réalisé que ce qu’ils faisaient ne fonctionnait pas ?

Ils l’ont réalisé. Dans les années 1840, la plupart d’entre eux avaient décidé de renoncer à la persuasion morale en tant que méthode de sensibilisation. Deux tactiques majeures sont alors apparues au sein du mouvement abolitionniste. Certains abolitionnistes ont commencé à se concentrer sur des campagnes politiques, d’autres sur ce que les érudits modernes appellent « l’abolitionnisme révolutionnaire » aider les esclaves fugitifs, perturber l’efficacité de la loi sur les esclaves fugitifs, se préparer à l’insurrection des esclaves, etc.

Les abolitionnistes politiques ont fondé le Parti de la liberté, dans le seul but de rendre l’esclavage illégal. Le parti n’a pas réussi. Son meilleur résultat électoral a représenté moins de 3% du vote populaire. Mais le parti abolitionniste a ensuite fusionné avec le Free Soil Party, qui est rapidement devenu une force politique majeure dans le Nord et peut être considéré comme un précurseur du parti républicain de Lincoln.

Tous les abolitionnistes ont-ils participé à la campagne politique ?

Non. Les Garrisoniens, en particulier, étaient hostiles à toute forme de gouvernement et trouvaient l’engagement politique à la fois inutile et immoral. Au lieu de cela, ils ont préconisé la désunion, c’est-à-dire la sécession des États libres du nord des États-Unis.

Le générique du Liberator, qui était le principal organe de presse des Garrisoniens, renfermait le fameux slogan « Aucune union avec les propriétaires d’esclaves ». C’était évidemment une position extrêmement controversée qui ne pouvait pas attirer un soutien important.

Mais les Garrisoniens ont également participé à des efforts plus pragmatiques – ils ont aidé à établir des écoles, des églises, des bibliothèques, etc. non séparées, et ont mené avec succès une campagne contre la ségrégation dans les voitures, les trains et les bateaux à vapeur.

Qu’en est-il de l’abstention des produits esclavagistes ? Les abolitionnistes du 19e siècle ont-ils considéré cela comme une base morale sans équivoque et un véritable test de son engagement pour la cause, comme semble l’impliquer Gary Francione ?

La constitution de l’AASS a encouragé ses membres à privilégier les produits du travail libre, mais cela ne signifie pas pour autant que les abolitionnistes considèraient l’abstention comme un impératif moral.

L’abstention a d’abord été utilisée comme tactique par les abolitionnistes britanniques à la fin du XVIIIe siècle. Ils ont utilisé une approche minimaliste du boycott, en concentrant leurs efforts sur quelques produits soigneusement sélectionnés. En boycottant le sucre et le rhum produits par les esclaves des Antilles (îles des Caraïbes), ils voulaient exercer une pression économique sur les industries dépendantes de l’esclavage et, à terme, rendre l’esclavage non rentable. L’objectif économique n’a pas été atteint, mais le boycott a joué un rôle déterminant dans la création d’un mouvement de masse d’abolitionnistes dévoués qui ont mis fin à l’esclavage en Grande-Bretagne.

Inspirés par l’exemple britannique, les abolitionnistes américains ont choisi une voie plus radicale. À partir des années 1830, ils ont mis en place des dizaines d’organisations vouées à l’abstention de tous les produits issus du travail d’esclaves. Ils ont également ouvert plus de 50 « magasins de produits libres », qui vendaient exclusivement des produits exempts de travail forcé. Cependant, beaucoup d’entre eux ont été de courte durée.

Quel a été le retentissement de cette abstention auprès du grand public américain ?

Elle n’a jamais attiré une foule de partisans, même parmi ceux qui avaient une conviction anti-esclavagiste. Éviter complètement les produits du travail esclave était beaucoup plus difficile que de simplement boycotter du sucre ou du rhum (ce que les Britanniques avaient fait). L’offre de produits libres ne suffisait pas à satisfaire même les plus petites demandes et les magasins de produits libres devaient régulièrement faire face à des ruptures de stock. Et la qualité des produits était généralement faible, alors que les prix étaient trop élevés pour la plupart des Blancs et presque tous les Noirs libres.

En fin de compte, la dépendance exclusive vis-à-vis des produits libres exigeait un tel dévouement à la cause que seuls les abolitionnistes les plus engagés pourraient la maintenir, souvent au détriment de se concentrer sur d’autres activités anti-esclavagistes (5).

Il semble que, tout comme dans le mouvement végan aujourd’hui, l’impact et l’efficacité de la pureté personnelle étaient en discussion.

Exactement. Le parallèle va encore plus loin. L’abstention est devenue un sujet de discorde majeur au sein du mouvement abolitionniste. Les Garrisoniens, qui avaient initialement soutenu la cause des produits libres, ont par la suite commencé à les critiquer. Ils se sont rendu compte que, dans la pratique, l’abstention détournait l’énergie de la lutte contre l’esclavage en déplaçant l’attention portée du militantisme à la morale personnelle.

L’analyse des documents et des lettres d’information produits par les défenseurs de l’abstention révèle que les abstentionnistes se focalisaient de plus en plus sur la pureté personnelle et sur une « conscience de sincérité et de cohérence », de posséder des « mains propres », de « ne pas communier avec les ouvriers d’iniquité ». (6)

Cette obsession des « mains propres » a d’ailleurs été un problème majeur pour les propriétaires des magasins de produits libres, qui devaient constamment rassurer leurs clients sur le fait que les produits qu’ils vendaient étaient exempts de travail forcé.

Cela me semble assez familier…

C’est vrai, n’est-ce pas ? Finalement, la propre justice des « abstentionnistes » est devenue insupportable même pour les abolitionnistes profondément religieux, qui, comme Garrison, luttaient pour la sainteté dans leur vie privée. À la fin des années 1840, pratiquement toutes les personnalités du mouvement anti-esclavagiste avaient fini par s’opposer à « l’abstention », en tant que tactique majeure destinée à créer un changement. En conséquence, l’abstentionnisme dans les années 1850 fut associé presque exclusivement à une très petite fraction des quakers.

Donc, contrairement à ce que semblent suggérer certains abolitionnistes des droits des animaux de nos jours, le mouvement pour l’abstention était très petit, insignifiant et en contradiction avec le mouvement anti-esclavagiste au sens large.

Même aux foires anti-esclavagistes, tous les produits vendus ne sont pas des produits libres. Les abolitionnistes ont justifié leurs actes d’achat et de vente des produits du travail forcé par leur engagement en faveur de la cause de l’esclave. Comme William Lloyd Garrison l’a expliqué au cours d’un débat avec des abstentionnistes, « qui, si ce n’est l’abolitionniste, a si bien le droit d’utiliser les produits du travail de l’esclave au nom de qui il travaille ? » (7)

Ainsi, si l’on devait interpréter les commentaires de Garrison dans le contexte des débats modernes sur le véganisme, son approche de l’abstention serait beaucoup plus proche d’une position connue sous le nom de « compensation morale », plutôt que du « véganisme en tant qu’impératif moral » de Francione.

Qu’entendez-vous par « compensation morale » ?

C’est une idée popularisée au sein de la communauté altruiste efficace par Scott Alexander de la renommée du Slate Star Codex. L’essentiel est que vous puissiez compenser certaines de vos « lacunes » en faisant une bonne action appropriée. Disons par exemple que vous vous sentez l’obligation morale d’être végétalien, mais que, pour une raison quelconque, vous ne pouvez pas vous engager pleinement dans le véganisme. Vous compensez ainsi votre « dépendance au chocolat au lait » par un don à une organisation de défense des droits des animaux, qui l’utilise ensuite pour financer des campagnes visant à mettre un terme à l’élevage intensif de vaches laitières.

Notez que je ne dis pas que la « compensation morale » est une approche appropriée, mais simplement que c’est plus proche de ce que Garrison préconisait en matière d’abstention, plutôt que d’un « fondement moral ».

En tant que végétalien, après avoir examiné le mouvement anti-esclavagiste chez certains, quels sont, selon vous, les principales leçons à retenir ?

Tout d’abord, assurez-vous d’étudier réellement les mouvements avec lesquels vous prétendez partager une affinité et desquels vous pensez tirer des leçons. Le mouvement abolitionniste américain n’était pas un monolithe. Il comprenait de nombreuses factions différentes, qui se querellaient presque constamment sur des questions fondamentales et mineures relatives à l’esclavage et à l’émancipation. Il n’y avait pas une seule tactique abolitionniste. Les Garrisoniens en utilisaient une, les abstentionnistes une autre et les abolitionnistes politiques ou constitutionnels une autre. Parfois, les factions ont coopéré – par exemple lors d’une campagne de pétition qui a toutefois été rapidement étouffée par l’adoption d’une loi bâillon par le Congrès américain – mais il n’est pas approprié de parler d’une stratégie ou de tactique abolitionniste.

Deuxièmement, comprenez que le fait qu’une tactique ait fonctionné à un moment donné n’implique pas une applicabilité universelle. Les abolitionnistes américains ont suivi de très près les traces du mouvement anti-esclavagiste britannique et, même s’ils ont essayé des approches similaires, ils n’ont pas été en mesure de reproduire le succès britannique. Pour une raison très évidente. Les États-Unis étaient beaucoup plus dépendants de l’esclavage que la Grande-Bretagne, ce qui signifiait que les abolitionnistes américains opéraient dans un environnement différent et beaucoup plus difficile que les Britanniques.

En outre, nous ne devrions pas trop nous attacher à une tactique et être toujours prêts à mettre à jour nos méthodes. Le mouvement anti-esclavagiste américain était au départ très attaché à la persuasion morale, puis l’a abandonnée pour passer à une stratégie de changement institutionnel. Une chose semblable s’est produite en ce qui concerne l’abstention d’achat. Lorsque les abolitionnistes se sont rendus compte que les maigres résultats du boycott n’en valaient pas la peine, la grande majorité d’entre eux ont adopté une tactique différente.

Enfin et surtout, nous devrions reconnaître les limites des histoires inspirantes et des personnalités. J’admire profondément les abolitionnistes américains. Il est difficile de ne pas être inspiré par leur courage incroyable, leur engagement de toute leur vie pour la cause de l’esclave et leur persistance nécessaire pour défier une institution si profondément ancrée dans le système social, économique et politique de leur pays. Mais nos héros n’étaient pas infaillibles (par exemple, les abolitionnistes américains étaient un groupe extrêmement querelleur, et beaucoup d’entre eux étaient impliqués dans des querelles personnelles amères et prolongées) et ne devraient pas nous fournir un plan pour changer le monde. Surtout un qui est tellement différent du leur.


Références

  1. OL Jackson, Le journal du colonel, Ohio 1922, p. 34
  2. GL Francione, Le débat abolitionniste-régulationniste d’une autre époque: ça sonne familier ?, https://www.abolitionistapproach.com/the-abolitionist-regulationist-debate-from-another-era-sound-familiar/
  3. Cité dans JM McPherson, Cri de guerre de la liberté. La guerre civile américaine, New York 1990, p. 56
  4. Discours sur la réception de pétitions en faveur de l’abolition, février 1837, dans JC Calhoun, discours de John C. Calhoun. Livré au Congrès des États-Unis de 1811 à nos jours, New York 1843, p. 225
  5. Voir RK Nuermberger, Le mouvement Free Produce: une manifestation des quakers contre l’esclavage, Durham 1942.
  6. E. Heyrick, Abolition immédiate et non progressive: ou Une enquête sur les moyens les plus courts, les plus sûrs et les plus efficaces de se débarrasser de l’esclavage des Indes occidentales, 2e éd., Boston 1838, p. 35
  7. RK Nuermberger, op. cit., p. 102.

Littérature sélectionnée

  • M. Sinha, La cause de l’esclave. Une histoire d’abolition, Yale University Press 2016.
  • JB Stewart, La politique abolitionniste et le début de la guerre civile, The University of Massachusetts Press 2008.
  • AS Kraditor, moyens et aboutissements dans l’abolitionnisme américain. Garrison et ses critiques sur la stratégie et la tactique, 1834-1850, Pantheon Books 1967.
  • RK Nuermberger, Le mouvement Free Produce: Une manifestation des quakers contre l’esclavage, Duke University Press, 1942.
  • LB Glickman, Acheter pour le bien de l’esclave: l’abolitionnisme et les origines de l’activisme des consommateurs américains, « American Quarterly », volume 56, numéro 4, décembre 2004, p. 889-912.
  • H. Mayer, Tous en feu. William Lloyd Garrison et l’abolition de l’esclavage, WW Norton & Company 1998.
  • JR Jeffrey, La grande armée silencieuse de l’abolitionnisme. Femmes ordinaires dans le mouvement anti-esclavagiste, Presses de l’Université de Caroline du Nord, 1998.
  • L. Perry, Abolitionnisme radical: l’anarchie et le gouvernement de Dieu dans la pensée anti-esclavagiste, Cornell University Press, 1973.
  • Pour un aperçu critique de l’abolitionnisme moderne relatif aux droits des animaux, voir
  • LE Chiesa, La défense des droits des animaux: pourquoi l’abolitionnisme s’effondre en welfarisme et ce que cela signifie pour l’éthique animale, « Revue de droit de l’environnement de Georgetown », Vol 28, 2016, p. 557-587, disponible en ligne à l’adresse https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2905054
  • Assurez-vous de lire « All on Fire » d’Henry Mayer. William Lloyd Garrison et l’abolition de l’esclavage ». C’est l’une des meilleures biographies que j’ai jamais lues et je lis des biographies intellectuelles pour gagner ma vie.

Également publié ici : https://gazettedeseitan.home.blog/2018/12/11/ce-que-nous-pouvons-apprendre-des-abolitionnistes-de-lesclavage-du-xixe-siecle/.

Collaborer pour changer le régime alimentaire mondial – un rapport du 50by40 Corporate Outreach Summit à Berlin

Le 50by40 Corporate Outreach Summit, organisé par ProVeg International et la Humane Society of the US, a eu lieu du 27 au 29 avril 2018 à Berlin. Je considère qu’il s’agit d’une étape importante pour le mouvement végane. Dans ce billet, je vais résumer brièvement certaines des choses que j’ai apprises, ou dont je me souviens, ou que je veux simplement partager.

Les participants à cette conférence étaient unis par l’objectif « 50by40 », qui est l’ambition globale de réduire de 50% la production internationale de produits d’origine animale d’ici 2040. Cet objectif est tout à fait conforme (quoique légèrement plus ambitieux par rapport) aux objectifs d’organisations comme Greenpeace, WWF et Compassion in World Farming, qui ont des objectifs similaires. Le sommet a été organisé pour réunir un grand groupe d’organisations du mouvement végane et des droits des animaux, et pour bâtir une alliance internationale afin de collaborer à la réalisation de cet objectif. La devise de la conférence était : « Si vous voulez aller vite, allez-y seul ; si vous voulez aller loin, allez-y ensemble« .

Cette conférence était probablement la conférence la plus internationale sur le véganisme ou les droits des animaux à laquelle j’ai jamais assisté, avec des gens de plus de trente pays différents et de six continents. Les participants étaient pour la plupart des membres du personnel ou des bénévoles importants d’organisations de leurs pays respectifs, avec quelques universitaires dans le tas. Même si les groupes présents provenaient principalement des milieux animaliste et végane (il y avait aussi des organisations environnementales, comme Greenpeace), l’idée serait de créer une plateforme plus large à l’avenir. Il y a un nombre pratiquement illimité d’intervenants qui pourraient appuyer l’objectif de réduction de 50 % d’ici 2040, y compris les organismes de santé et d’environnement, les entreprises et les gouvernements.

Pour moi, cette conférence était à bien des égards un témoignage de notre croissance et de notre maturation en tant que mouvement. Les gens qui étaient là, et le contenu de nos discussions, ont témoigné d’un professionnalisme croissant, d’un accent sur l’impact institutionnel, du développement de nos compétences et de notre expertise, et même d’une conscience croissante de la nécessité de nous tourner vers l’intérieur et de maîtriser nos propres démons intérieurs (j’y reviendrai).

J’ai commencé mon propre exposé en racontant à l’auditoire un incident survenu lors d’une conférence végétarienne dans les années 80 (je crois), où les délégués végétariens sont tombés malades en mangeant des haricots insuffisamment cuits et ont dû être transportés à l’hôpital. Cette petite anecdote avait pour but de montrer le chemin parcouru. Il fut un temps où nous ne pouvions même pas cuisiner correctement à nos propres fêtes, et maintenant certains d’entre nous montrent le chemin aux Sodexos, Compas et Aramark de ce monde ! Ce qui m’amène à….

La restauration

Cette conférence portait en effet sur le changement institutionnel, sur le fait de faire des choses qui ont un grand impact en s’adressant aux bonnes personnes. Kristie Middleton et Ken Botts, tous deux de la HSUS, en ont donné des exemples très impressionnants. Le programme Forward Food de la HSUS a déjà formé 4 000 professionnels de la cuisine, y compris dans certaines des écoles les plus prestigieuses. Le programme a permis de passer de 350 millions de repas d’origine animale à des repas d’origine végétale, ce qui a permis de sauver plus de 140 millions d’animaux.

Ken Botts est responsable de la première cafétéria entièrement végane aux États-Unis (peut-être dans le monde), dans un lieu qui n’est autre que l’Université du Nord du Texas ! Fort de ce succès, la HSUS travaille maintenant avec Aramark et Compass, et collaborera bientôt avec Sodexo. Cette collaboration et cette formation ne se déroulent pas seulement aux États-Unis ; la HSUS met en relation ses contacts américains chez chacun de ces traiteurs avec des employés clés de ces entreprises dans d’autres pays. Le programme est passé des États-Unis à l’international en une seule année. Ken Botts savait que le fait d’avoir une réussite locale leur permettrait de remonter la chaîne.

Du Portugal et de Nuno Alvim est venu un autre grand exemple de changement institutionnel. La Société végétarienne portugaise a réussi à faire pression en faveur d’une loi qui rend l’option végétalienne obligatoire dans toutes les cafétérias publiques. À l’heure actuelle, quatorze pour cent des repas consommés dans les hôpitaux, par exemple, sont d’origine végétale.

Et puis, il y a le Brésil. Comme si le succès des Brésiliens avec le programme Meatless Monday (grâce auquel des millions et des millions de repas végétaliens sont offerts chaque année) n’était pas suffisant – grâce à Guilherme Carvalho de la Société Végétarienne Brésilienne – HSI (Humane Society International) a collaboré avec un procureur du district de Bahia pour s’assurer que d’ici 2019, les écoles de quatre villes seront entièrement végétaliennes ! Sandra Lopes de HSI Brésil nous a dit que cette collaboration se traduira par 23 millions de repas végétaliens par an, pour 33 000 étudiants, dans 137 écoles et garderies !

Il y a eu d’autres exemples et témoignages de Kristin Höhlig, Katleen Haefele et Paula Rassman sur le fait que Proveg Allemagne s’adresse aux services alimentaires et aux écoles, ainsi que d’Alan Darer et Charlie Huson de Mercy For Animals’ de HSI Royaume-Uni. La plupart de ces intervenants ont explicitement mentionné que le mot « végane » est toujours effrayant ou peu attrayant pour leurs partenaires institutionnels, et que vous ne pouvez pas les approcher avec un message sur les droits des animaux. Il est préférable de parler d’alimentation végétale, de protéines végétales ou d’une alimentation consciente…..

Supermarchés et restaurants

Évidemment le changement institutionnel ne signifie pas seulement tendre la main aux grandes entreprises de restauration. Mahi Klosterhalfen de la Fondation Albert Schweitzer en Allemagne nous a parlé de leur système de classement des supermarchés et de la façon dont il contribue à accroître l’ambition des entreprises en créant une saine concurrence entre elles. Melanie Jaecques d’EVA en Belgique a fourni des chiffres intéressants issus de recherches à grande échelle sur la consommation de viande en Belgique, et a présenté un graphique montrant comment la consommation de viande en Belgique semble chuter significativement plus vite que dans d’autres pays européens (une des quelques raisons pour lesquelles je peux être fier de la Belgique).

Alison Rabschnuk du Good Food Institute (États-Unis) a parlé du classement des restaurants. GFI a observé qu’il existe d’énormes possibilités de fournir des aliments à base de plantes sur le marché extérieur. Ces efforts pourraient être particulièrement gratifiants puisque 33 % de toutes les ventes sur ce marché sont réalisées par les cent premiers restaurants. Alison a souligné que GFI ne vise pas principalement à rendre les choses plus faciles pour les végétaliens (bien que cela devrait être l’effet final), mais plutôt à fournir des options pour les flexitariens. En fait, dans leur Good Food Scorecard, les restaurants obtiennent des points supplémentaires s’ils n’utilisent pas des mots comme « végane », « végétarien » ou « sans viande » (« végétal » est accepté) ! Ils recommandent que les restaurants soient aussi subtils que possible dans leur étiquetage.

Quelques mises en garde

Nous ne devons pas nous leurrer nous-mêmes. Le défi est encore énorme, et tout ne sera pas qu’arcs-en-ciel et papillons à partir de maintenant. Leah Garces de Compassion of World Farming États-Unis nous a mis en garde contre ce qu’on peut appeler des fausses victoires. Plus d’aliments d’origine végétale ne signifie pas nécessairement moins d’aliments d’origine animale. Depuis l’introduction des boulettes de viande végétaliennes, la consommation de viande dans les restaurants Ikea, par exemple, a augmenté. La réduction n’est pas simple pour les entreprises. Les objections les plus souvent entendues de leur côté sont qu’il y a un manque de demande et que les produits sont encore beaucoup trop chers. Selon Leah, si nous voulons réussir, nous allons devoir être ouverts à toutes sortes de solutions, y compris certaines que nous n’aimons pas, comme les « produits mélangés » (voir cette interview avec Jos Hugense de Meatless).

Alors que Nathalie Rolland (Université de Maastricht) voit surtout des bénéfices dans la viande propre (« clean meat »), Arianna Ferrari a pris la position de l’avocat du diable sur ce sujet. Elle a dit que nous avons tendance à surestimer les avantages environnementaux de la viande propre et que les études d’analyse du cycle de vie montrent une image plus modeste. Nous ne devrions pas non plus fétichiser le progrès technologique, qui a une longue histoire d’échecs. Et nous ne devons pas perdre de vue les dangers et les inconvénients des monopoles, des brevets, des questions de justice distributive et de l’accès aux innovations. Arianna avait aussi des questions sur la souffrance animale et la viande propre. Une biopsie est-elle nécessairement sans cruauté ? La viande propre pourrait-elle perpétuer l’asymétrie entre les humains et les non-humains ? Ses arguments ne m’ont pas entièrement convaincu, mais il est bon que quelqu’un prenne une position critique sur ce sujet important.

La montée à l’Est

J’ai été très impressionné par la présence de tant de personnes et de groupes d’Asie de l’Est, et j’ai été ému par ce qui se passe dans ce coin lointain du monde. Frando Hakuryu et Haruko Kawano ont parlé de leur travail avec Vege Project au Japon, et Mavis Chang et Charlene Yeh ont parlé de la sensibilisation au végétalisme faite par la Tse-Xin Organic Agriculture Foundation, qui était l’hôte d’une formation de militantisme végane de CEVA que Melanie Joy et moi avons donnée récemment à Taïwan. Nous avons également entendu parler de Goal Blue en Chine, et nous avions écouté plusieurs autres groupes d’Asie de l’Est la veille de la conférence. Hazel Zhang m’a impressionné avec sa Veg Planet à but lucratif en Chine, qui compte déjà une quinzaine d’employés rémunérés et touche un grand nombre de personnes. Le mouvement en Asie de l’Est est jeune, mais il bouge et prend de l’ampleur. C’est aussi inspirant de voir que de plus en plus de groupes américains ou européens prennent conscience de l’importance d’y travailler et apportent leur soutien. Ce qui se passe à l’Est ne restera pas à l’Est ; cela affectera le monde entier.

Qui est l’ennemi ?

Sebastian Joy, CEO de ProVeg International, a parlé de « l’impact collectif » et de ce qui est nécessaire pour une alliance réussie : une organisation dorsale assurant la coordination ; un agenda commun ; des mesures communes ; des activités qui se renforcent mutuellement ; et une communication ouverte et continue.

Aaron Ross, qui coordonne l’Open Wing Alliance (une coalition internationale travaillant pour de meilleures conditions de vie pour les poules), a parlé des défis de travailler ensemble au sein de notre mouvement. Les véganes ne semblent pas seulement manger des plantes, dit-il ; ils finissent parfois aussi par se manger eux-mêmes. Parmi les difficultés que nous avons à surmonter pour travailler avec d’autres groupes, Aaron a mentionné la logistique (coordination des ressources et de la communication à travers le monde sur de nombreux fuseaux horaires différents), l’idéologie (ce que nous définissons comme végane, ce que nous acceptons d’une entreprise…), les différences interpersonnelles (les chances de ne pas nous aimer les uns les autres semblent augmenter avec le temps), les personnalités difficiles, ou un manque de cohésion (trop de cuisiniers dans la cuisine).

Dans mon propre exposé, j’ai expliqué que nous pouvons travailler ensemble avec n’importe qui et que notre plus grand ennemi est peut-être… la mauvaise nourriture végétalienne (merci pour cette réponse, Eve !). Cependant, Aaron Ross a donné une réponse plus profonde et plus intéressante à la question « qui est l’ennemi ? ». L’ennemi, a-t-il dit, est à l’intérieur. L’ennemi est notre ego qui fait qu’il nous est difficile, parfois, de partager les victoires ou de nous créditer les uns les autres. Parfois, dit Aaron, nous semblons nous soucier davantage de notre réputation que d’aider les animaux.

Longtemps partisan et bailleur de fonds du mouvement, Ari Nessel a donné la même réponse à la question de l’ennemi. L’ennemi, aussi bien que la solution, c’est nous ! Pour réussir, dit Ari, il ne suffit pas de tendre la main vers l’extérieur ; nous devons aussi tendre la main à l’intérieur du mouvement et développer notre cœur et notre esprit. Avant et pendant la conférence, Ari a dirigé plusieurs séances de méditation pour les participants. Même si je suis complètement nul à la méditation, je peux voir son utilité pour le développement personnel et organisationnel, et je suis vraiment heureux que lui et d’autres personnes introduisent cette idée dans notre mouvement. En effet, nous ne pourrons travailler ensemble avec succès sur une question aussi vaste que la nôtre que si nous prenons conscience de nos propres tendances les moins efficaces. Et, plus que cela, nous pouvons peut-être apprendre à voir ceux que nous considérons comme nos ennemis, comme nos alliés. Comme des gens qui, en fin de compte, sont dans le même bateau humain.

D’autres conférences intéressantes ont été données par Jimmy Pierson de ProVeg Royaume-Uni, expliquant une nouvelle campagne « Peak Meat », Jasmijn De Boode Proveg International montrant combien d’acquisitions d’entreprises de produits végétaux par des entreprises de viande nous avons vu au cours de l’année dernière et pourquoi ce n’est pas nécessairement un problème. La chercheuse Helen Harwatt a expliqué un nouveau système d’accréditation pour les entreprises qui tiendrait compte de la santé, de l’environnement et des animaux. Pablo Moleman et Alexandra Kirsch de ProVeg ont parlé des sociétés de lobbying pour éliminer les petits ingrédients problématiques de leurs produits, ce qui pourrait sauver beaucoup d’animaux. Matthias Rohra, Directeur de l’exploitation chez ProVeg, est un homme qui a fait le saut du secteur à but lucratif (il travaillait chez Coca Cola) vers le secteur non lucratif. Nous étions tous heureux de voir d’autres personnes comme lui dans le public. En effet, le fait d’avoir à bord des personnes qui savent par expérience comment parler la langue des hommes d’affaires est d’une importance cruciale.

Cette conférence avait l’air d’un début. Le début de quelque chose de nouveau, quelque chose de plus puissant et plus fort que jamais auparavant. Je pense que si les animaux pouvaient nous voir, ils seraient fiers et pleins d’espoir. J’ai été heureux d’y participer et je remercie ProVeg et la Humane Society, en particulier David Pedersen et Kristie Middleton, d’avoir rendu cela possible.

Il semble que nous avons décidé d’aller loin en allant ensemble.

Également publié ici : https://peuventilssouffrir.wordpress.com/2018/05/15/collaborer-pour-changer-le-regime-alimentaire-mondial-un-rapport-du-50by40-corporate-outreach-summit-a-berlin/.